Bouziane Ahmed Khodja a enquêté sur la récente découverte d'un container chargé de cocaïne en Algérie, affaire qui va révéler un vaste réseau de corruption au sein du ministère de la justice algérien 

Kamel Chikhi, un richissime promoteur et homme d’affaires algérien est officiellement impliqué dans l’importation d’un container de viande congelée contenant pas moins de 701 kg de cocaïne. Le container appartient officiellement à Donya Meat, une société travaillant dans l’import-export de produits bouchers basés à Alger, dont le propriétaire n´est autre que Kamel « le boucher », ainsi appelé pour sa profession antérieure, puis devenu un célèbre promoteur immobilier connu pour ses chantiers qui défrayent régulièrement la chronique en raison de leur gigantisme et de leurs atteintes aux lois de l´urbanisme.

Le container frigorifique, dans lequel les 701 kg de drogue étaient dissimulés, aurait été transbordé à bord du cargo Vega Mercury, à Valence (Espagne) après son arrivée du Brésil, pays duquel sont partis les containers en question. Les autorités espagnoles, selon toute vraisemblance, - ils n´ont ni confirmé ni infirmé l´information - auraient préféré laisser partir le navire de Valence à destination d'Oran en prenant le soin d'alerter les garde-côtes algériens. Car il s’agit de containers scellés destinés à l’Algérie. Pour les Espagnols, la drogue aurait été cachée, en attendant qu’un réseau se charge d’expédier la marchandise vers une autre destination, étant donné qu’il n’y a pas de marché de consommation pour une telle quantité de drogue dure en Algérie.

A son arrivée au port d'Oran, les unités des garde-côtes et de la Marine nationale ont accosté le Vega Mercury pour l'amener à quai. Le bateau était déjà en rade en attente pour le déchargement des containers de la viande congelée importée du Brésil.

Cette cocaïne était cachée, selon plusieurs sources sécuritaires, au milieu de la viande importée depuis le Brésil. Les gardes côtes algériens ont passé au scanner le container suspecté avant de demander au président du tribunal d’Oran l’autorisation nécessaire pour procéder à l’ouverture de celui-ci. A l’intérieur, les services de sécurité ont trouvé de la viande congelée, mais aussi des gilets de sauvetage et des balises de localisation et de détresse ainsi que des paquets de cocaïne savamment dissimulés.

Pour les enquêteurs, il n’y avait pas le moindre doute : les pourvoyeurs de cette drogue envisageaient de balancer leur marchandise en pleine mer si la cargaison faisait l’objet d’une interception par les gardes côtes avant d’accoster au port d’Oran.

Après la découverte de cette incroyable quantité de cocaïne, la plus grosse saisie jamais réalisée jusque-là en Algérie, les gendarmes algériens ont rapidement enclenché une enquête approfondie sur les deux sociétés d’importation de l’homme d’affaires Kamel Chikhi : Donya Meat et Amazine Beat, une autre société d’importation des produits de boucheries basée à Kouba à Alger.

Logiquement, la justice algérienne devait ordonner un recours à des commissions rogatoires notamment au Brésil, d’où la marchandise avait été embarquée, et en Espagne, où elle a été transbordée à bord d’un autre navire, afin de déterminer la responsabilité des uns et des autres dans cette opération, notamment celle de la compagnie ayant affrété le navire, celle de la société qui a fourni la viande et des autorités portuaires brésiliennes, pour mieux comprendre le cheminement de cette cargaison jusqu’en Algérie. Jusqu´à aujourd´hui, cela n´a pas été fait. Tayeb Louh, le ministre algérien avait promis de le faire mais la tournure que prendra cette affaire va l’en empêcher.

L´enquête est vite transférée à la capitale algérienne où les services de sécurité ont arrêté le propriétaire de cette marchandise et trois de ses frères, ainsi que deux de ses employés. Rapidement, l´affaire en révèlera une autre. Celle d´un vaste réseau de corruption au sein du ministère de la justice.

Il n´en fallait pas plus pour le régime algérien, impliqué jusqu´au cou, d´ordonner au général-major Menad Nouba, le commandant du Darak el Watani (Gendarmerie nationale) et au ministre de la justice d´orienter l´enquête sur l´affaire de la corruption afin de faire oublier celle de la cocaïne.

L´affaire de corruption noie celle de la cocaïne

Les enquêteurs découvriront des vidéos enregistrées par Kamel le boucher lors de la perquisition de son bureau et la saisie de son matériel informatique révélant de grosses affaires de corruption de juges et procureurs. En effet, l´homme d´affaires invitait les magistrats á son bureau pour leur offrir des appartements de haut standing, d´une valeur de plus de 500.000 euros et des voyages à l´étranger tous frais payés ; notamment pour une visite à la Mecque où ils accompliront le pèlerinage, ou le petit pèlerinage appelé la Ômra, chaque voyage coûtant environ de 10 à 20.000 euros, en VIP. Pas moins d´une trentaine de présidents de tribunaux et de cours, procureurs de la république ou procureurs généraux, seraient mêlés à cette affaire. Trois d´entre eux ont été incarcérés par le juge instructeur et d´autres ont été suspendus de leurs fonctions en attendant l´aboutissement de l´enquête.

Le fils de l´ex premier ministre Abdelmadjid Tebboune, limogé il y a à peine un an pour avoir « osé » défier Saïd Bouteflika, le frère du président, en s´attaquant au patronat algérien, a été écroué. On lui reproche le fait que son épouse ait bénéficié de dons de la part de l´accusé principal Kamel le Boucher, lors de la campagne de bienfaisance lors du mois du dernier Ramadan. À Alger on parle d´un règlement de comptes avec l´ex Premier-ministre. Le chauffeur du général-major Hamel Abdelghani, le Directeur général de la Sûreté nationale, la police algérienne, est aussi arrêté et mis sous mandat de dépôt. Au total 17 personnes sont détenues. Mais point de grosses pointures du régime, malgré que leurs noms aient été associés à cette affaire.

L´affaire prend l´allure d´une affaire d´État. Toute la classe politique est irritée. Tous se murent dans un silence complice, voire coupable. Personne n´ose secouer l´arbre, car les fruits sont bel et bien pourris. La présidence guette l´armée et celle-ci le lui rend bien. Silence radio sur toutes les ondes.

Le général Hamel Abdelghani, le chef de la police, à son retour de New York où il participait au deuxième sommet des polices des Nations-unies, a fait escale à Madrid le dimanche 24 juin, puis a rejoint Alger le jour même. Il est informé que le Chef d´État-major de l´armée, le général de corps d´armée Gaïd Salah, lui cherchait des poux dans la tête, au travers de l´arrestation de son chauffeur personnel dans l´affaire de la cocaïne.

Le mardi 26 juin, sentant la menace réelle, il décide de riposter et vite. Profitant d´une journée consacrée au don du sang organisée par la Direction générale de la police, il intervient devant toutes les caméras du pays, en une conférence de presse improvisée et attaque : « Celui qui veut lutter contre la corruption doit être propre » avant d´enchaîner « Je le dis franchement, il y a eu des dépassements dans l´enquête préliminaire sur l´affaire de la cocaïne » et assène un coup qui lui sera fatal «Nous avons enquêté nous aussi, et nous avons des dossiers que nous présenterons á la justice, car nous avons confiance en elle ». Personne ne comprenait ce qui aurait poussé le chef de la police à faire ce genre de révélations, lui que l´on présentait comme un potentiel présidentiable après Abdelaziz Bouteflika, l´actuel président.

Le général de corps d´armée Gaïd Salah piqué a vif

À 4oo kilomètres de là, le même jour, le Chef d´État-major, le général Gaïd Salah, supervisait des manœuvres à munitions réelles de la 8éme division blindée de l´armée algérienne, au niveau de la 2ème Région militaire, dans les environs de la ville d´Oran. Dans son discours, après les manœuvres militaires, en s´adressant aux militaires, il a loué le travail colossal mené par tout le corps militaire contre le terrorisme, la criminalité et le trafic de drogue.

Mais pour la première fois, il a volontairement omis de louer la politique du président Bouteflika avant la sienne. Il a déclaré en substance : « Nous avons veillé au sein de l'Armée Nationale Populaire, ces dernières années, à accorder une importance absolue à la sécurisation de l'ensemble de nos frontières nationales, conformément à une stratégie complète et une approche intégrale, tracées par le Haut Commandement, en adéquation avec la vision clairvoyante de son Excellence Monsieur le Président de la République, Chef Suprême des Forces Armées, Ministre de la Défense Nationale ».

Il est très rare que le Chef d´État-major se mette en première position dans les discours, et ce avant de citer le président Bouteflika. Cette fois-ci, il ne lui concèdera que de la « clairvoyance ». Avant de lui-même s´encenser : « Une approche parfaitement concrétisée sur le terrain grâce aux orientations et instructions que je veille à donner constamment aux responsables concernés par ce domaine sensible, lors des nombreuses visites que j'effectue dans les différentes Régions Militaires ».

Rarement le chef des armées aurait utilisé ce ton si ce n´est cette déclaration de guerre larvée qu´il vient de faire en réponse aux déclarations de Hamel Abdelghani, le chef de la police. Une source proche du chef d´état-major nous a appris que le général s´était isolé pendant plus d´une demie heure pour parler au téléphone avec Saïd Bouteflika et réclamer le limogeage immédiat du chef de la police, sans commentaire aucun. Il aurait dit qu´il ne tolérerait aucune attaque pareille à l´avenir.

Aussitôt dit, aussitôt fait, à 17 heures, soit 6 heures après sa déclaration, le général Hamel Abdelghani était démis de ses fonctions. Remplacé à la va-vite par un vétéran de l´armée de 83 ans, le colonel Lakhdar Lahbiri, qui dirigeait la Direction générale de la protection civile depuis 2001.

Le général Gaïd Salah, amorphe et inepte jusqu´à ce que cette occasion en or ne lui soit offerte, a décidé de passer à l´offensive et de rééquilibrer les forces du régime algérien ; il a donc décidé de limoger trois autres généraux encombrants. Le général-major Menad Nouba commandant des gendarmes, nommé par Bouteflika et considéré comme l’un des siens ; des Généraux-Majors, Mokdad Benziane et Boudouaour Boudjemaâ, respectivement Directeur du personnel au sein du ministère de la défense nationale et Directeur Central des finances au sein de la même institution. Sachant que ces généraux étaient en poste au Ministère de la défense avant la nomination du général Gaïd Salah comme Vice-ministre de la défense et Chef d´État-major de l´armée. En somme, ils étaient considérés comme proches du président Bouteflika et le général Gaïd Salah demandait leur départ depuis plusieurs années, mais la présidence faisait la sourde oreille.

Qu´en est-il aujourd´hui sur cette affaire de cocaïne ?

L´affaire de corruption dans le secteur de la justice et les limogeages spectaculaires des généraux proches de Bouteflika ont noyé l´affaire de la cocaïne qui semble être accrochée à l´agenda politique du pays. En effet, cette opération de trafic de drogue ne peut être l´œuvre d´un seul individu comme Kamel le boucher, mais d’une grande organisation dont les têtes ne peuvent être que de grosses pointures capables d’assurer la sécurité de la cargaison, depuis son transit en Algérie jusqu’à sa destination finale, probablement l’Europe. Mais aussi d´une organisation internationale de crime organisé avec tout ce que cela suppose de moyens humains et logistiques.

C´est ce qui fera dire au général-major Hamel Abdelghani, désormais ex-chef de la police nationale algérienne que, pour lui, et suite aux premières investigations menées discrètement par son département avant son limogeage, il s´agit de narco terrorisme et non pas de narco trafic. Il a avoué à un sénateur membre du premier cercle présidentiel « je ne voudrais pas subir le même sort que le colonel Tounsi, mourir de trois balles dans la tête. » (Le colonel Tounsi, prédécesseur de Hamel à la tête de la Direction générale de la police nationale, avait été abattu dans son bureau en 2010 par un officier de l´armée pour une question de corruption dans l´achat de matériel informatique. NDLR). Il semblerait, selon sa propre thèse, que des forces hostiles à la continuité du régime auraient pu armer des milices ou des groupes terroristes pour déstabiliser le pays avec l´argent de la cocaïne. Mais qui ?

En réalité, personne, en Algérie ne pourrait répondre à cette question ou résoudre cette équation à plusieurs inconnues. Cependant, on sait et c´est ce qui aurait alerté aussi le Chef d´état-major de l´armée, que Kamel le boucher avait des contrats de fournitures de viandes rouges avec l´armée. Le container aurait-il pu atterrir avec sa cocaïne dans une caserne militaire à Alger ?

Les scénarii probables

En somme, cette guerre des services et cette tension politique ressemblent bizarrement à celles qui ont précédé le coup d´état de juin 1965, lorsque les militaires du colonel Houari Boumediène ont renversé le premier président de l´Algérie indépendante, Ahmed Benbella. Aujourd´hui, les militaires algériens, bien qu´ayant accepté plusieurs mandats de Abdelaziz Bouteflika ne semblent guère apprécier la tournure que prend ce cinquième mandat à venir. Même s´ils avaient bien assimilé et accepté que l´actuel président brigue un autre mandat, la question de la relève pose problème. Tous savent que l´état de santé de Bouteflika s´empire et qu´il ne s´améliorera pas du tout. « Il est d´abord candidat à une place au cimetière bien plus qu´à la présidence, pour un cinquième mandat » aime blaguer le chef de l´armée avec un général-major, l´un de ses plus proches collaborateurs.

L´affaire de la cocaïne vient rappeler que ce pays maghrébin est en proie à de profondes divergences entre les différents clans qui coexistent pour des raisons évidentes de se maintenir au pouvoir mais aussi dans le souci de veiller sur leurs intérêts réciproques. En fait, l´affaire de la cocaïne montre que certains cercles opaques et hermétiques manœuvrent pour la prise de la citadelle de la présidence. Et dans cette lutte, l´argent est le nerf de la guerre. Même si cette drogue allait finir sur les marchés européens, cela mettrait en évidence le blanchiment d´argent à partir d´activités criminelles qui financent les desseins politiques de ces groupes. Sachant que l´Algérie n´est pas sur la cartographie des trafiquants de drogue traditionnels, si ce n´est, les sommes énormes qu´elle génère.

La question, de la candidature du président Bouteflika ne semble donc pas déranger outre mesure toutes les forces en présence, sauf évidemment celle de l´opposition. Mais son état de santé est une préoccupation majeure pour l´armée. Cette dernière pourrait même envisager un coup d´état « scientifique », estime ce général proche de Gaïd Salah. « L´état des choses actuel nous importe peu, mais le prochain président est l´avenir, , oui, nous devons intervenir. La présidence devrait décider sur le choix du prochain président, et maintenant. Sinon à quoi servirait un cinquième mandat sans plan B ? »

En règle générale, un coup d’Etat est défini comme une « Prise du pouvoir de façon violente et illégale ». On utilise aussi parfois le terme de « putsch » qu’il ne faut surtout pas confondre avec une « révolution », celle-ci étant, en principe, d’essence populaire et donc soutenue par le « peuple ». Ce qui n´arrivera sûrement jamais en Algérie, état policé. Mais chez les généraux algériens et surtout les caciques de l´ex parti unique et actuelle première formation politique de ce pays, le Front de Libération Nationale, la notion de « Coup d’Etat scientifique » suppose que ce « coup » présente led caractères de rigueur, d’exigence, d’objectivité caractéristiques de la science ». C´est à dire que pour le cas de l´Algérie, ce changement se fera sans effusion de sang ni la moindre manifestation de violence. Un acte chirurgical, rapide et efficace. En termes clairs, les généraux pourraient investir la résidence présidentielle de Zéralda et inviter le président et ses proches à quitter les lieux. Suivra, une courte période de transition et l´organisation d´élections présidentielles avec un candidat favori, celui choisi par l´armée. Et personne ne trouvera à redire car l´état de santé de Abdelaziz Bouteflika ne lui permet vraiment pas l´exercice de ses fonctions. Constat appuyé, d´ailleurs par l´article 102 de la constitution algérienne.

En résumé, l´Algérie s´apprête à vivre un été chaud sur le plan politique, car, en fait, il s´agit de trouver un président-bis, donc un vice-président. La présidence se pliera-t-elle à cette exigence ? Il semble que non. Saïd Bouteflika estime que son frère est capable de résister à la maladie et qu´il pourra sans grands soucis arriver au terme d´un autre mandat. L´idée d´offrir la présidence à un choix de l´armée qui serait probablement un homme comme Ahmed Ouyahia, l´actuel Premier-ministre, lui est inconcevable. Le clan ne survivrait pas à un tel changement.

Pendant ce temps-là, l´Algérie « tient son ventre » (comme le dit un adage populaire). Car plusieurs fronts sont ouverts devant cette candidature qu´on dit pliée. Le front social est en ébullition, avec plus de 6600 manifestations et affrontements contre les services de l´ordre en 2017. La baisse du pouvoir d´achat de l´algérien, le chômage, le logement, l´eau potable et l´absence des libertés individuelles et collectives en Algérie ainsi que l´absence de perspective pour le futur des jeunes, promettent chaque jour une explosion sociale sans précédent. Les prix du pétrole s´ils tendent à la baisse, une économie déstructurée, la corruption, et la mauvaise gestion des ressources naturelles du pays font craindre le pire. L´absence dans le concert des nations et un président malade, donc un état faible, ne provoquent pas des assurances chez les pays occidentaux et les problèmes de l´immigration clandestine, le terrorisme dans la région et l´insécurité en général compliquent la situation.

16/07/2018 - Toute reproduction interdite.


Le président algérien Abdelaziz Bouteflika en visite à Alger, Algérie 9 avril 2018
De Bouziane Ahmed Khodja