Alfred Yaghobzadeh, grand reporter photographe et lauréat du prestigieux World Press Photo, collabore régulièrement à la rédaction de Fildmedia. Il est rentré d’Afghanistan où il était en reportage quelques jours avant la chute de Kaboul. Des talibans à Daesh en passant par Ahmad Massoud, il fait le point sur la situation proche du chaos, et alerte sur le sort des femmes. 

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Vous étiez en Afghanistan quelques jours avant la chute de Kaboul. Était-elle prévisible, et aurait-elle pu être empêchée ?

Alfred Yaghobzadeh : Quand les talibans ont commencé à gagner du terrain, il était clair qu’ils contrôleraient le pays tôt ou tard. Lorsque Kaboul est tombée, personne ne s’attendait à ce que ce soit aussi rapide. Cette chute est due à l’absence de résistance face aux talibans. Mazâr-e Charïf est tombée sans qu’une seule balle ne soit tirée, et pourtant c’est une grande ville, située au nord de l’Afghanistan. Toutes les forces afghanes, militaires et milices, n’ont pas réellement résisté. L’armée était pourtant entraînée depuis vingt ans par les Américains, et elle possédait les armes les plus sophistiquées dont des hélicoptères fournis par les États-Unis. Je crois qu’il y a une autre raison majeure à cette chute : les Afghans ne se considèrent pas comme une nation. Ils se perçoivent davantage comme une population tribale, et chacun pense selon l’intérêt de sa propre ethnie. Vous avez les Tadjiks, comme c'est le cas dans le Panshir, où s'organise aujourd'hui la résistance, mais vous avez par ailleurs les Pachtounes, les Hazaras, les Ouzbeks etc... Et vous n’avez pas de cause nationale. Les Afghans sont très préoccupés par le fait d’être de bons musulmans, mais ils ne sont pas nationalistes. C'est pourquoi il n’y a eu aucune barricade, ni de rues fermées pour défendre le territoire face aux talibans. Il n’y a pas eu davantage de résistance civile. Kaboul est tombée et l’Afghanistan est dorénavant entre les mains des talibans. Il y a d'ailleurs autant de combattants contre les talibans que d'hommes à l’aéroport de Kaboul, voulant fuir en abandonnant femmes, enfants, mères et sœurs ! Qui défendra ces femmes, laissées aux talibans, qui les violeront ? Je suis profondément navré pour tous ceux qui ont voulu construire leur pays ces vingt dernières années, et particulièrement pour les femmes afghanes. Elles ont perdu toute chance d’avancer.


Fild : La résistance menée au Panshir par Ahmad Massoud est-elle vaine ?

Alfred Yaghobzadeh : Il est simplement trop tard. Je ne comprends pas pourquoi cette résistance ne s'est pas organisée plus tôt. Pour certains Afghans, Ahmad Massoud est perçu comme un “étranger”, car il vient d’apparaître en Afghanistan. Il n’a pas souffert et enduré les épreuves de toutes ces années. Et comme je l'ai dit précédemment, les Afghans répondent d'abord à leur propre groupe ethnique. Cette résistance d'Ahmad Massoud n'est peut-être pas vaine, mais je crois qu'il finira par capituler face aux talibans, qui l’obligeront à un accord. Je pense qu'il ne parviendra pas à reprendre l’Afghanistan aux talibans. D'autant que cette résistance, peu nombreuse, ne peut pas compter sur un appui militaire international, contrairement aux conflits précédents lors desquels étaient notamment intervenus les États-Unis et l'OTAN.


Fild : Pensez-vous que les talibans obtiendront une reconnaissance internationale et parviendront à nouer des relations diplomatiques avec d’autres pays ?

Alfred Yaghobzadeh : Seuls le Pakistan, l’Arabie Saoudite et le Qatar avaient autorisé jusque-là les talibans à avoir une représentation officielle dans leur pays. Aujourd'hui, deux grandes puissances sont ravies que les États-Unis ne soient plus là, à savoir la Chine et la Russie. Si les talibans continuent de montrer patte blanche, peut-être que l’Union Européenne envisagera des relations diplomatiques. Mais pour l’instant, il n’y a pas de prise de position claire. Les talibans devront en tout cas prouver qu'ils ont changé, ce qu'ils tentent de faire en communiquant efficacement sur les réseaux sociaux. À l’heure actuelle, les talibans essayent de temporiser. Par exemple, ils renvoient les femmes à la maison en attendant la nouvelle Constitution. Mais il ne faut rien espérer, car la femme est toujours prisonnière et perdante, pas seulement chez les talibans, mais dans tous les pays régis par la loi islamique. Les talibans essayent cependant de montrer qu’ils sont différents. À Kaboul, ils n’ont attaqué aucun journaliste en gage de bonne volonté, et ils ont évité de s'en prendre directement aux ambassades et institutions. Mais vous ne pouvez pas leur faire confiance : dans un mois, ils vont peut-être revenir sur tout cela et redevenir ce qu’ils étaient avant. Les talibans affirment que leurs lois reposeront sur la charia, comme au Pakistan ou en Iran, qui sont des républiques islamiques. Ils vont donc sûrement utiliser les mêmes bases pour leur futur système, en s’appuyant sur les mêmes versets du Coran.


Fild : Quelle est la relation entre les talibans et Daesh au Khorasan ?

Alfred Yaghobzadeh : Il y a toujours eu des combats entre les différents groupes islamistes pour savoir qui serait le prochain calife et leader du monde musulman. Aujourd’hui, les talibans ne se laisseront pas envahir par l’État Islamique. Beaucoup d’Afghans n’appartiennent ni à Daesh ni aux talibans, mais à d’autres groupes islamistes.
Cela va être une question de rapport de force. Si l'État Islamique au Khorasan représente une menace, ses membres ne sont pas assez nombreux pour s’emparer du pays, pour le moment.

28/08/2021 - Toute reproduction interdite


Sahraa Karimi, réalisatrice afghane et première femme présidente de l'Organisation du cinéma afghan. Les femmes afghanes craignent de perdre deux décennies de lutte pour leurs droits fondamentaux. Kaboul. 03/08/2021
© Alfred Yaghobzadeh
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