De 2015 à 2020, ce jeune professeur d’histoire-géographie a  sillonné la Syrie en guerre pour venir en aide aux chrétiens en détresse. Dans son livre « Guerrier de la paix » (éditions du Rocher, 2021), il décrit une réalité dont peu de médias français ont rendu compte. En janvier 2020, l’humanitaire est enlevé à Bagdad, où il sera détenu pendant 66 jours. 

Entretien conduit par Mériadec Raffray.

Fild : De la Syrie en guerre, qu’est-ce qui vous a le plus frappé ?

Alexandre Goodarzy : C’est le décalage entre l’obsession des médias français à vouloir présenter Bachar Al Assad comme le mal absolu, et la façon dont la majorité de la population a vécu ce conflit. Pour les Syriens, l’ennemi n’était pas Damas mais ceux que la plupart de nos journaux appelaient les « rebelles », c’est-à-dire les djihadistes. Il faut dire qu’à quelques exceptions près, comme Régis Le Sommier de Paris Match, très peu de reporters se sont donnés la peine de couvrir le conflit du côté du « régime ». Même mis devant l’évidence, certains tordaient encore la réalité : parmi les journalistes qui accompagnaient la délégation de parlementaires français venus en Syrie en janvier 2017, certains refusèrent d’imputer aux djihadistes le bombardement violent qui visa notre petite troupe sur le tarmac de l’aéroport d’Alep à peine libérée. Ils nièrent l’évidence.

Fild : Vous êtes récemment retourné en Syrie. Quelle est la situation ?

Alexandre Goodarzy : La vie s’est littéralement arrêtée. Les rues de la capitale, les terrasses des cafés, où la jeunesse insouciante, les nantis du pays et même les profiteurs de guerre se retrouvaient le soir pendant tout le conflit - y compris dans les moments critiques - sont aujourd’hui désertées. Le peuple en vient à regretter ouvertement la période des bombardements. On sent que ce pays est en train d’agoniser.

Fild : Malgré la paix ?

Alexandre Goodarzy : Oui. Aux monceaux de ruines, s’ajoutent désormais la famine et les maladies. Partout, le pain manque. Le blé qui poussait dans les plaines fertiles bordées par le Tigre et l’Euphrate s’est tari. Il est importé au compte-goutte et à prix d’or du Liban. L’électricité se fait rare, faute de pétrole. Les puits de l’Est sont aux mains des Kurdes, des Américains et des Russes, qui se servent sur la bête. Les sanctions internationales bloquent toutes les importations, y compris les médicaments. L’embargo, cette nouvelle arme de guerre qui a remplacé les bombes et les canons, affecte cette fois tous les Syriens sans distinction. Les dernières sanctions américaines (la loi Cesar de 2020) ont clairement précipité le chaos.

Fild : On évoque la tenue d’une présidentielle au début de l’été. Assad pourrait-il être sanctionné par les urnes ?

Alexandre Goodarzy : La Russie l’a sauvé. C’est le moment ou jamais pour lui d’engager réformes que les gens attendent, en particulier pour stopper la corruption endémique. Sur place, il se dit que le président pourrait s’effacer au profit de sa femme, Asma. Quoi qu’il en soit, les sanctions n’auront que peu d’effets sur la famille régnante. Pour les Syriens, aujourd’hui, le principal danger vient des cellules de Daech qui ont resurgi et se multiplient dans tous les territoires situés à l’est de l’Euphrate.

Fild : Comment l’expliquer ?

Alexandre Goodarzy : A la faveur de la guerre, les Kurdes du Nord ont étendu leur autorité à cette partie du pays. Or, elle est peuplée en majorité d’Arabes qui ne supportent pas le joug de leurs nouveaux maîtres. Les djihadistes jouent de ces rivalités ancestrales. Leur propagande trouve aussi un écho favorable auprès des petites gens frappés de plein fouet par la crise économique et humanitaire.

Fild : Parmi les chrétiens, certains ont combattu Daech et beaucoup ont pris le chemin de l’exil. Combien sont-ils encore en Syrie ?

Alexandre Goodarzy : Sur les 2 millions recensés avant la guerre, on estime qu’il en reste entre 600 000 et 700 000. Un tiers seulement. En revanche, ils représentent toujours à peu près 10% de la population. Ce pays de 20 millions d’habitants a subi une véritable hémorragie démographique. Ces dix dernières années, la guerre a tué 400 000 personnes et près de 5 millions sont partis…

Fild : Quel est l’état d’esprit des « résistants » ?

Alexandre Goodarzy : Beaucoup sont envahis par le regret de ne pas être partis au début du conflit, comme d’autres. Ils ont fait front, se sont souvent battus pour défendre leurs maisons - et pas forcément le gouvernement - et ils ont le sentiment douloureux d’avoir été trahis. Ils ne voient pas leur situation s’améliorer. Ils jugent inéluctable le déferlement d’une seconde vague islamiste.

Fild : N’est-ce pas un peu décourageant pour les « guerriers de la paix » de SOS Chrétiens d’Orient, l’ONG dont vous êtes le directeur adjoint des opérations ?

Alexandre Goodarzy : A courte vue, c’est vrai, la situation ne prête pas à l’optimisme. Mais au-delà de l’aide humanitaire d’urgence que nous apportons aux chrétiens pour les inciter à rester chez eux, notre mission consiste à témoigner du calvaire qu’ils endurent partout dans le monde. De la Syrie au Pakistan, en passant par l’Ethiopie, nous alertons l’Occident. Il faut agir en amont des persécutions qui se multiplient à leur encontre.

Fild : En janvier 2020, à votre arrivée à Bagdad, en Irak, vous êtes enlevé avec trois camarades et détenus comme otage pendant 66 jours. Qui étaient vos ravisseurs, que voulaient-ils ?

Alexandre Goodarzy : Sur le moment, tout était très confus. Nous nous rendions en Irak à l’invitation des autorités chrétiennes. Arrivés 17 jours après l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani, le véritable patron des milices chiites en Irak, la tension politique était à son comble, les manifestations quotidiennes. Peu à peu, nous avons compris que nous étions aux mains du groupe Hachd Ash-Shabi. C’est une nébuleuse de « durs à cuire », qui ont notamment repris Mossoul à Daech. Les services français ont identifié avec précision nos ravisseurs. On les a critiqués après les attentats de 2015 et 2016 sur notre sol. Croyez-moi, ils sont vraiment très forts pour être parvenu à démêler cet écheveau.

Fild : Savez-vous pourquoi vous avez été enlevé ?

Alexandre Goodarzy : Nos ravisseurs se sont présentés à nous comme des émissaires du gouvernement irakien voulant faire pression sur l’Occident. On sait bien que ces milices agissent aussi pour leur propre compte, pour s’enrichir. Dans le chaos irakien, impossible d’avoir des certitudes. Nous avons eu très peur d’être vendus à Daech ; c’était la mort assurée. Avant de nous libérer, nos geôliers nous ont déclaré : « Si on vous dit qu’une rançon a été payée, ce n’est pas vrai ». Ce qui est certain, c’est que nous avons retrouvé la liberté le 26 mars 2020, lorsque la Covid 19 a déferlé sur le monde et frappé durement l’Iran voisin. Nos ravisseurs nous ont relâchés tant que nous étions en vie, que nous valions encore quelque chose. Coïncidence ? La veille, la France annonçait le retrait de 200 soldats supplémentaires d’Irak.

23/03/2021 - Toute reproduction interdite


Guerrier de la Paix, par Alexandre Goozardy
Editions du Rocher
De Meriadec Raffray