La volcanologue Anne Fornier lance un cri d’alarme : « 500 millions de personnes à travers le monde sont directement menacées par des catastrophes naturelles de grande ampleur liées à une éruption volcanique ». Pourtant, gouvernements et défenseurs de l'environnement semblent ignorer le danger, car la prise en compte du risque volcanique remet en cause une doxa environnementaliste souvent trop simpliste. D'où une absence coupable de prévention, alors qu’un danger réel nous guette.

Par Francis Mateo

Les prophètes d'apocalypse adorent les volcans. C'est logique, car il est inutile d'avoir le don de Cassandre pour prévoir une catastrophe volcanique : elle est inévitable. Aucun territoire sur terre n'échappe au risque, mais certaines zones sont plus exposées. Et par conséquent certaines populations. Sur la planète, plus de 500 millions de personnes vivent sous la menace directe de 1.500 volcans actifs. Pourtant, 40% seulement de ces volcans disposent d'un système de surveillance efficace, explique la volcanologue Anne Fornier : « On peut observer évidemment par satellite la déformation des sols, mais pour connaître réellement l'activité du volcan et prédire une éruption, il faut faire une analyse de terrain avec des capteurs de surveillance ; il faudrait également maîtriser une urbanisation trop souvent erratique aux abords des volcans. En somme : il serait urgent d'appliquer un principe de précaution totalement négligé pour 60% des volcans actifs ».

C'est pour faire prendre conscience de ce risque planétaire que cette Française a fondé la Volcano Active Foundation avec une double vocation de recherche scientifique et d'information. « Il ne s'agit pas de faire peur inutilement », ajoute Anne Fornier, « mais on ne doit pas rester les bras croisés, à attendre une catastrophe comme une fatalité ; les analyses de terrain n'empêcheront pas l'éruption, mais elles peuvent permettre d'éviter un désastre comme celui de l'Anak Krakatau en Indonésie, dont l'éruption a provoqué 1.400 morts il y a seulement trois ans ; c'est de la pure gestion de risque ».

Malheureusement, cette stratégie n'est pas « rentable » d'un point de vue politique, car peu visible. Les gouvernements préfèrent donc se contenter d'intervenir après la catastrophe, en endossant -mais trop tard- un habit de protecteur. Il ne faut pas négliger non plus un certain mépris vis à vis des populations plutôt pauvres qui vivent à proximité des volcans actifs. Un cynisme doublé d'ignorance, puisque le danger va bien au-delà des flancs du volcan.

Un risque de tsunami en Méditerranée

La proximité du risque est parfois insoupçonnable, confirme Anne Fornier : « Saviez-vous par exemple qu'il y a quarante-huit volcans en Italie, dont onze sont actifs ? Saviez-vous qu’un risque de tsunami est évoqué depuis quelques années en Méditerranée par un glissement du flanc sous-marin de l'Etna ? ». L'Europe a même ses « super-volcans », dont la « chambre magmatique » est mille fois plus grande que celle d'un volcan conventionnel et qui, par conséquent, peuvent produire des éruptions d'autant plus grandes. C'est le cas du volcan Campi Fregrei de Naples (à proximité du fameux Vésuve). « Aujourd'hui, rien n'indique un réveil imminent de l'activité du Campi Fregrei, mais il existe de nombreuses preuves de la présence d'une chambre magmatique encore active... Il faut tout de même avoir conscience qu'une éruption de ce volcan pourrait causer des dégâts à plus de 2.000 kilomètres à la ronde, donc au-delà de Paris ». Un forage profond sur le site a même été suspendu après l'alerte d'un géochimiste de Naples ; selon ce scientifique, le contact entre des fluides à haute pression et le magma pourraient provoquer une immense explosion. Pour autant, certains lobbies de l'énergie font pression pour relancer ce projet d'exploitation géothermique visiblement risqué.

Pour prendre pleinement conscience du danger réel que représentent ces volcans, il suffit de feuilleter les livres d'histoire. En 1815, l'éruption du Tambora sur l'île indonésienne de Sumbawa tue directement 92.000 personnes ; et la colonne de 43 kilomètres qui s'élève alors au-dessus du cratère se répand sur la planète pour provoquer, en 1816, ce qui restera comme « l'année sans été » en France et en Europe. Cette couche de cendres en suspension ayant anéanti une les récoltes et entraîné une baisse globale de 1,3° de la température du globe. En comparaison, l'éruption du volcan islandais Eyjafjöll, en 2010, ne fut d'un épiphénomène. Un avertissement ?

« Sauver des vies en faisant de la prévention »

Le cas du Tambora illustre aussi l'une des difficultés à communiquer sur les dangers des volcans : ce discours se heurte à une certaine doxa des militants environnementalistes qui insistent - à juste titre évidemment - sûr le réchauffement climatique, mais sans prendre en compte des phénomènes tels que celui provoqué par l'éruption du volcan indonésien y a deux siècles. L'exemple de l'Antarctique est encore plus révélateur, puisque dix-sept volcans en activité y ont été découverts sous la calotte glacière en 2017, ce qui explique en partie la fonte des glaces. Encore une fois, cette découverte ne remet pas en cause la réalité du réchauffement de la planète, mais elle apporte une autre explication scientifique sur la fonte des pôles. Une nuance qui semble inaudible, balayée par l'effet simplificateur dont témoigne cet engouement presque mystique pour Greta Thunberg. Anne Fornier y voit aussi une dimension philosophique : « L'étude des volcans est malheureusement considérée comme une cause perdue par une majorité de scientifiques, car quelles que soient les découvertes, rien n'arrêtera pas la catastrophe. Ce n'est donc pas un bon terrain de recherche pour obtenir des médailles... Il est plus valorisant de s'intéresser à la conquête spatiale ! Mais c'est oublier que l'on peut travailler à la résilience des populations qui sont exposées au risque volcanique, que l'on peut sauver des vies en faisant de la prévention ». C'est oublier aussi les horizons qui s'ouvrent à travers l'étude de l'activité volcanique, notamment sur les sites où émergent de nouveaux volcans, comme c'est le cas actuellement à Mayotte. Suite à une éruption sous-marine près de l'île espagnole de El Hierro en 2013, dans l’archipel des Canaries, de nouvelles bactéries ont ainsi été découvertes, probablement liées aux émanations de gaz.

Ce manque de prise en considération des risques volcaniques nous empêche aussi d'appréhender toute la richesse de cet écosystème volcanique, avec notamment une flore endémique exceptionnelle. En témoigne l'Haléakala, une plante qui tient son nom du volcan où elle pousse, sur l'île hawaïenne de Maui. Connue également comme le « sabre d'argent », cette plante peut vivre jusqu'à 90 ans avant de donner une fleur... et meurt aussitôt qu'elle a fleuri. La beauté poétique de l'Haléakala pourrait être le symbole de cette nécessité de mieux connaître les volcans, mieux appréhender les risques pour mieux prendre conscience de notre fragilité.

31/03/2021 - Toute reproduction interdite


La volcanologue Anne Fornier, fondatrice de la Volcano Active Foundation
© Katherin Vermke
De Francis Mateo