Exilé en Suisse depuis octobre 2019 pour échapper à la justice française, l’idéologue d’extrême droite fait l’objet d’une instruction pour homophobie, ouverte par Éric Cottier, procureur général du canton de Vaud. Motif : il s’en est pris violemment à la communauté LGBT, traitant dans une vidéo une journaliste de « grosse lesbienne ».

Par Ian Hamel, à Genève

Habituellement, Alain Bonnet - patronyme de naissance d'Alain Soral - s’en prend surtout aux juifs. Il a notamment été condamné à un an de prison ferme pour avoir qualifié le Panthéon de « déchetterie cacher » dans une vidéo postée en 2018 sur son site Internet, après l’inhumation de Simone Veil et de son époux. Sa peine a été réduite à trois mois en appel. Cette fois, le pamphlétaire a attaqué Cathy Macherel, journaliste et militante queer en août 2021, n’hésitant pas à publier sa photographie sur son site Égalité & Réconciliation (E&R), et à déclarer que « queer » signifiait « désaxé » en anglais. Alain Soral n’a pas non plus censuré des commentaires injurieux sur son site, comme « dégénérée », « broute-minou », « goudou malsaine », « désaxée », écrit La Tribune de Genève, où travaille la journaliste.

Le procureur général du canton de Vaud prend suffisamment au sérieux la plainte de Cathy Macherel pour annoncer qu’il conduira lui-même l’instruction. Pourquoi le canton de Vaud ? Alain Soral s’est installé à Lausanne en 2019, dans un appartement du centre-ville, non loin… de la synagogue. Il s’est inscrit au contrôle des habitants de la ville sous le nom de Robert (un autre de ses prénoms) Bonnet. Né en 1958 à Aix-les-Bains, en Savoie, il bénéficie par son père de la double nationalité française et suisse. Comme la Confédération n’extrade pas ses ressortissants, il ne peut donc pas être expulsé vers l’Hexagone. Depuis 2008, cet homme - qui se définit comme « national-socialiste français » - collectionne les condamnations comme d’autres les timbres-poste ou les vignettes de footballeurs. Qu’il s’agisse de « diffamation », « d’injures raciales et antisémites », « d’incitation à la haine raciale », de « provocation à la haine », « d’apologie de crime de guerre », ou encore de « négationnisme ».

Antisémitisme et gros sous

Cette fois, l’essayiste d’extrême droite pourrait bien ajouter « incitation à la haine, diffamation, calomnie et injure », ce qui risque de lui valoir jusqu’à trois ans de prison. D’autant que l’Organisation suisse des lesbiennes et Pink Cross ont également porté plainte contre Alain Soral, dénonçant ses propos homophobes. Apparemment, l’air du lac Léman n’a pas fait oublier ses vieux fantasmes à cet ancien militant du Parti communiste, puis du Front national. En 2020, dénonçant le « couillonavirus », il déclarait : « Je vais quand même citer les gens qui ont aujourd’hui en charge la médecine d’État : nous avons donc Lévy, Buzyn, Hirsch, Guedj, Deray, Jacob, Salomon… Enfin, je veux dire… C’est la liste de Schindler, hein ». Ses diatribes antisémites lui ont valu une dénonciation de la part de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (CICAD) en Suisse.

Dans un communiqué, la CICAD écrivait en avril 2020 : « Les autorités cantonales vaudoises avaient déclaré le surveiller de près [Alain Soral], suite à son installation à Lausanne. Ses propos devraient désormais les encourager à réagir ». L’idéologue d’extrême droite a aussi déménagé son business en Suisse. Égalité & Réconciliation propose des services payants. Depuis fin 2018, les internautes peuvent payer par carte bancaire via une association basée en Suisse, les Amis genevois de la tolérance. L’argent n’est plus versé en France. Cathy Macherel, la journaliste insultée par Alain Soral, expliquait dans La Tribune de Genève en août 2021 qu’Égalité & Réconciliation donne des cours académiques « dont certains sont organisés à Genève. Ces formations sont calées sur « l’année universitaire » et données par de « vrais intellectuels français », précise le flyer de promotion ». Une façon de rappeler que, pour Alain Soral, qui a pu passer du Parti Communiste dans les années 1990 au Front National entre 2005 et 2009 avant de sombrer dans l’antisémitisme, le négationnisme et le conspirationnisme, tout n’est pas qu’idéologie. C’est aussi - et surtout - une affaire de gros sous.

19/10/2021 - Toute reproduction interdite


Alain Soral s'entretient avec des journalistes après avoir remis la liste des candidats européens au ministère français de l'Intérieur, à Paris, le 13 mai 2009.
© Gonzalo Fuentes/Reuters
De Ian Hamel