Interviews | 27 avril 2021

Alain Graesel : " La Franc-maçonnerie a, elle aussi, du mal à anticiper le futur "

De Peggy Porquet
12 min

Alain Graesel est consultant, ancien professeur des universités et associé à l’École des Mines de Nancy. Il a été durant trois ans Grand Maître de la Grande Loge de France (2006 à 2009). Face aux crises actuelles que traverse le monde, il nous donne son avis sur le positionnement de la Franc-Maçonnerie au sujet des grandes questions de société et explique quelles en sont ses valeurs.

Entretien conduit par Peggy Porquet.

Fild : Rappelez-nous la mission de la Franc-maçonnerie, souvent mal perçue.

Alain Graesel : Je précise d’emblée que je parle en tant qu’ancien Grand Maître et que je ne représente pas la Grande Loge de France dans cette interview.

Il n’y a pas une seule maçonnerie en France, mais plusieurs, avec des obédiences diverses. Autrement dit, la maçonnerie n'est pas un bloc uniforme. Elle est néanmoins attachée à des valeurs généralement partagées même si elles sont sujettes à des interprétations variables.

Si on évoque le triptyque " Liberté, Égalité, Fraternité ", nous pouvons rapidement tomber d’accord sur une définition commune. Mais si l’on entre dans le détail, on peut en avoir des visions différentes. Sauf exception, le triptyque de la République Française figure dans le préambule de la Constitution des obédiences maçonniques françaises. Cela signifie une proximité avec les principes de la République, alors que l’existence de la maçonnerie est antérieure à 1789 et a traversé tout le XVIIIème siècle. Ce que les différentes obédiences ont en commun est la promotion des valeurs qui n’existent pas forcément de fait dans la société et qui doivent idéalement exister en droit. Outre la liberté, l’égalité et la fraternité, les valeurs communes et humanistes résident dans la défense de la laïcité - qui est une notion typiquement française - et la tolérance. Il ne s’agit évidemment pas de tolérer l'intolérable, comme le racisme, l’antisémitisme etc. Cette tolérance encourage en revanche à se mettre avec les autres dans une posture d’échange et de concertation sur des valeurs qu’il est nécessaire de partager comme un bien commun. Nous pensons que la démocratie n’est pas seulement un mode de régulation politique mais aussi une volonté et une capacité à rechercher ensemble la meilleure manière de gérer les contradictions résultant inévitablement de toute vie en société. On peut dire que la Franc-maçonnerie, dans sa diversité, promeut des valeurs humanistes et de respect des êtres humains quelles que soient leurs origines mais se donne également - en tout cas à la Grande Loge de France - la volonté de progresser dans la dimension spirituelle de l'existence humaine.

Fild : En quoi la Franc-maçonnerie anticipe-t-elle encore les grandes questions de société et ses grandes mutations ?

Alain Graesel : Si les Francs-maçons se posent naturellement des questions sur le futur ils ne savent pas forcément anticiper les solutions. Rappelez-vous la manière dont les "futurologues" des années 50 imaginaient le monde des années 2000, tel Isaac Asimov. Même s’ils sont très intéressants, ils étaient souvent à côté de la réalité. Sur le plan économique par exemple, imaginer et anticiper les problèmes du futur, c’est se rendre compte que si la pauvreté dans le monde a fortement diminué depuis 30 ou 40 ans, elle n’est pas forcément en voie de résolution définitive car les politiques ultra libérales contemporaines ne s’en soucient guère. Sur le plan politique, c’est encore pire lorsqu'on imagine ce que peut être le monde futur. Par exemple, la Turquie d’Atatürk, bien que nationaliste, était un pays laïc probablement en avance en son temps. Elle est maintenant gouvernée par un dirigeant favorable à l'islamisme et ses valeurs n'ont plus rien à voir avec celles du siècle passé. D’autre part, qui peut dire quelle sera la situation du monde dans 15 ou 20 ans sachant que la Chine communiste souhaite devenir le leader économique mondial pour 2049, année de son centenaire ? Pour résumer, qui peut être capable d’anticiper tout cela ? Les francs-maçons peuvent y réfléchir, mais il est impossible pour eux - autant que pour les experts - d’anticiper de manière précise les évolutions à moyen ou long terme.

Fild : Racialisme, théorie des genres, communautarisme, écriture inclusive : quelle est la position de la Franc-maçonnerie sur ces débats qui fracturent la société française ?

Alain Graesel : Ce n’est pas une fracture exclusivement française. Un certain nombre de ces évolutions viennent des États-Unis qui ont a posteriori digéré le concept de déconstruction de Jacques Derrida. Ils se sont approprié cette théorie, mais l'ont adaptée à la " culture américaine " avec les résultats que l’on connait. Leur société est basée sur des concepts raciaux et fait une référence fréquente aux différences entre "races", au contraire de la culture française.

Parmi toutes les valeurs auxquelles les Francs-maçons sont attachés il y a le concept d’universalité. Elle est malmenée et maltraitée par tous les phénomènes que vous avez cités. Avec le racialisme, on assiste au retour du concept de "race" dans le débat public alors que l’on a depuis 30 ou 40 ans expliqué - à juste titre - qu’au-delà des diverses origines ethniques il existe une seule grande famille humaine composée de membres de différentes cultures et couleurs de peau. Le racialisme - qui prône souvent l'apartheid - combat cette idée. Il opère une régression vers ce qu’était le racisme à la fin du XIXème siècle et au début du XXème. A cette époque, les États-Unis n’avaient pas encore aboli la ségrégation raciale. Ils ne l’ont fait que dans les années 60.

En France et dans les territoires d'outre-mer, l’esclavage a été aboli en 1848 grâce à des francs-maçons et notamment à l’action de Victor Schœlcher, même si le colonialisme a perduré jusqu’aux années 60. Le racialisme est donc une régression conceptuelle utilisée, pour des raisons politiques, par des gens qui se contentent d'expliquer - ce que tout le monde sait - que les blancs ont dominé une partie du monde jusqu’à la fin du XIXème et au début du XXème. Et selon eux, il faut leur en faire grief ad vitam aeternam.

Concernant l'universel, on commet souvent une erreur de perspective : nous disons souvent qu’en France, nous sommes les héritiers de la Renaissance européenne et des philosophes des Lumières qui tous revendiquent cette dimension universelle de l'humanité.

Or, lorsque nous disons qu’il y a des "valeurs universelles", il y a me semble-t-il une erreur d’appréciation.

L’universel, c’est ce qui vaut pour tous, partout et toujours. C'est vérifiable dans le domaine scientifique mais moins dans celui des valeurs. À titre d'exemple, la valeur "liberté".

Si en parlant de la liberté je dis qu’elle est une valeur universelle, c’est une erreur. Car il y a en effet des cultures référées à d'autres valeurs qui considèrent que la liberté individuelle - à laquelle nous sommes attachés - est en contradiction avec un ordre collectif qui seul doit primer, ce qui est le cas dans les théocraties anciennes ou contemporaines et les régimes totalitaires.

Il n’y a de concept véritablement universel que dans le domaine scientifique, et encore. Si je dis que le nombre d’or 1,618 se calcule par la (racine carrée de 5) + (1) divisé par (2), c’est universel. C’est vrai pour tous et partout, il y a 1000 ans et dans 1000 ans. Mais ce que nous présentons parfois comme des valeurs universelles devrait être présenté plutôt comme des valeurs que nous voulons universalisables car elles nous semblent désirables. Or, ces valeurs universalisables sont confrontées aujourd’hui à la revendication de minorités qui exercent sur la question raciale ou celle du genre, un véritable terrorisme. Nos sociétés vont avoir une vraie difficulté à gérer cette montée en puissance car les attaques partent souvent des réseaux sociaux où règne une anarchie totale et où la parole d'un individu s’exprimant sur un problème qu’il n’a peut-être pas vraiment étudié pèse exactement le même poids que celle d’un Prix Nobel.

Fild : Nous assistons à une convergence des crises : sanitaire, économique, politique, environnementale. Que propose la Franc-maçonnerie sur chacune de ces thématiques ?

Alain Graesel : La Maçonnerie en général ne propose rien. En revanche, les obédiences peuvent donner forme à des réflexions ou des débats qui se traduisent en propositions plus ou moins concrètes et qui ne sont pas toujours transposables dans le champ politique. Les maçons font parfois des livres blancs avec des propositions intéressantes mais qui ressemblent parfois aussi à l'inventaire de Jacques Prévert.

À titre strictement personnel, plutôt que d’exprimer la position de la Franc-maçonnerie en général, il me semble plus efficient que les francs-maçons, toutes obédiences confondues, soient actifs pour défendre des valeurs partout où leurs voix peuvent porter, que ce soit professionnellement, politiquement ou économiquement. Je suis donc plutôt du côté des pragmatiques : il faut être actif où l'on est présent. Nous pouvons certes être des forces de proposition parmi d’autres, car aujourd’hui, les loges maçonniques ne sont plus les seuls " laboratoires d’idées " pour le monde de demain. En revanche, les Francs-maçons peuvent jouer leur rôle de manière modeste en tenant compte des expertises multiples en dehors de la maçonnerie. C’est plutôt dans une posture de dialogue et de concertation avec toutes les intelligences qui se croisent dans nos sociétés que je vois la maçonnerie jouer un rôle pour le futur. Quand on met du sucre dans le café, on ne voit plus le sucre. Mais le café à un autre goût.

Fild : Doit-on considérer la Franc-maçonnerie, gardienne de nombreuses traditions, comme progressiste ou conservatrice ? Ces mots ont-ils d’ailleurs encore une signification ?

Alain Graesel : Les traditions existent au sein de la Maçonnerie moderne. Le première Grande Loge de France est née en 1728. Elle a donné deux rameaux à la fin du XVIIIème siècle : la Grande Loge de France moderne (refondée sous sa forme actuelle en 1894) et le Grand Orient moderne. La Grande Loge de France revendique une tradition et les valeurs humanistes dont j'ai parlé. Les frères considèrent qu’il y a trois formes de génies de l’humanité : celui de la rationalité, celui de l’éthique et celui de la spiritualité. La rationalité est l’exercice de l’intelligence humaine lorsqu’elle s’applique au réel dans le domaine des sciences et techniques. C’est ce qui a permis au monde d’aboutir à des résultats extraordinaires dans tous les domaines. L’éthique se manifeste dans la volonté des êtres humains de bâtir du vivre ensemble. C’est la volonté de rencontre avec les autres, celle du débat, du partage, de la concertation et de la capacité à gérer pacifiquement les conflits résultant de toute vie en société. Le génie de la spiritualité quant à lui s’exprime pour sa part à la fois dans toutes les formes spirituelles et dans toutes les formes d’art. Car l’art et la spiritualité dépassent largement l’approche rationnelle et l'approche éthique de relation aux autres. Ces trois formes de génie font l’humanité. Il est intéressant de cultiver les trois ensemble. En ce qui concerne le progressisme et le conservatisme, pour ma part, je suis un conservateur attaché à la notion de progrès. S’il l’on utilise ces termes de manière binaire, le progressisme s’oppose au conservatisme et vice versa. Ma définition du conservatisme le caractérise comme une posture manifestant la volonté de conserver du passé ce qu’il a de meilleur pour s'appuyer dessus comme sur un socle. Car nous sommes à la fois les bâtisseurs du futur et les résultats d’une histoire. Le progressisme lui se manifeste par la volonté de faire progresser l’être humain de manière individuelle ou collective vers un plus et malheureusement pas toujours aussi vers un mieux. Et on peut regretter que le déferlement des hypertechnologies soit devenu une véritable religion aujourd’hui. Alors la maçonnerie dans tout cela ?

Il y a une base traditionnelle car la Maçonnerie a une histoire.

Mais les maçons peuvent être conservateurs ou progressistes - ou parfois les deux dans des proportions variables - en fonction de leur sensibilité et de leurs convictions.

Car la réalité est toujours plus complexe que les discours que l'on peut en faire ou les images que l'on veut en donner.

Fild : Comment mettre un terme aux théories des " complots judéo maçonniques " qui ont été accentuées par la crise sanitaire ?

Alain Graesel : À la limite en n’y répondant pas. Car y répondre signifierait qu’il pourrait y avoir une réalité dans ces complots. La théorie du complot judéo maçonnique a été activée au début du XIXème siècle par Augustin Barruel, un jésuite contre-révolutionnaire, dans son ouvrage " Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme " en 1797. Pour lui, la Révolution française est le résultat d'un complot judéo-maçonnique. C'est évidemment faux car en 1789 il y avait des maçons de tous bords politiques. Certains étaient monarchistes absolutistes, d’autres monarchistes constitutionnels et d'autres encore révolutionnaires extrémistes ou modérés. Et tous ces gens - maçons compris - s'opposaient les uns aux autres parfois furieusement.

On peut y ajouter la société secrète des Illuminés de Bavière en Allemagne, sans rapport avec la maçonnerie et souvent même en opposition frontale, favorable à la formation d'élites sélectionnés et progressistes. Barruel les a d'ailleurs associés au complot judéo-maçonnique qu'il évoque.

En France et ailleurs, il y a aujourd'hui encore des gens persuadés que les maçons et les juifs complotent ensemble pour détruire la Nation française. Ils feraient mieux de regarder ailleurs à mon avis mais c'est un autre problème. Cela signifie en revanche que la théorie du complot continuera d’être alimentée par des gens ne se souciant pas de la réalité des faits, mais donnant à leurs fantasmes la forme d'une réalité. Donc si l’on veut amener les tenants de cette théorie dans le champ de la rationalité, c’est un match perdu d’avance, car elle ne fait pas partie de leur vision du monde.

Fild : En 2017, plusieurs obédiences maçonniques avaient signé un appel républicain contre le FN mais aussi contre l’abstention de vote. La Franc-Maçonnerie adoptera – t-elle le même positionnement en 2022 ?

Alain Graesel : Je l’ignore. En revanche je vous donne ma position politique. Je suis opposé à l’extrême droite et à l’extrême gauche car je considère que ce sont des manières sectaires de bâtir un projet politique de société et de relations sociales. C'est la guerre des uns contre les autres et la montée des fanatismes. Je suis également opposé à l’idée de ne pas s’exprimer lors des scrutins et je regrette la montée de l'abstention. Encore faut-il comprendre que l'abstention de citoyens autrefois habitués à voter met en cause une offre politique à laquelle de plus en plus de citoyens ne croient plus. Certains parlent de la prise en considération des votes blancs. On peut les comprendre. Car voter blanc – je ne parle pas des bulletins nuls – c'est affirmer par son choix le refus de l'offre politique qui est proposée. Les partis politiques ne veulent pas entendre parler des votes blancs car ils n’ont pas envie d’être remis en cause. J’ignore ce qu’il en sera en 2022 et quel sera le positionnement des obédiences. Mais si on veut que les citoyens retrouvent le chemin des urnes – ce qui est vital – il faudra que les responsables politiques élèvent le niveau d'un débat qui parfois reste à ras de terre. Sans quoi l'abstention prendra des dimensions encore plus dramatiques.

22/04/2021 - Toute reproduction interdite.


Alain Graesel
© DR
De Peggy Porquet

À découvrir

ABONNEMENT

80 journalistes
indépendants
sur le terrain,
pour vous !

Découvrez nos offres à partir de

1€/mois

Je m’abonne

sans engagement

Newsletter FILD
Soutenez-nous

Parce que la presse indépendante est un pilier de la démocratie!

Abonnement 80 reporters engagés sur le terrain

Découvrez nos offres à partir de

1€/mois

Je m’abonne

sans engagement