Ahmed Youssef est écrivain, journaliste, et membre de l’Institut d’Égypte au Caire.  Spécialiste de l’Histoire de France et de l’Égypte, il nous parle de la relation entre ces deux pays suite à la venue du président Abdel Fattah Al-Sissi à l’Élysée.   

                                                                Entretien conduit par Marie Corcelle



Fild : Quelle a été l’image de la France en Égypte au cours des siècles jusqu’à nos jours ?
Ahmed Youssef :
Il y en a plusieurs. Celle du Moyen-Âge s’inscrit lors de la neuvième Croisade que Saint-Louis a mené contre l’Égypte en 1250. Capturé, il a été emprisonné puis libéré contre une rançon colossale. L’image était donc plutôt négative. Mais bien plus tard avec l’expédition de Bonaparte, la vision de la France s’est redorée. L’Empereur est venu conquérir l’Égypte accompagné de savants de toutes disciplines confondues, avec à la clef un énorme projet de modernisation . L’année prochaine, la France et l’Égypte célèbreront le 250ème anniversaire de la naissance du Colonel Bouchard qui a découvert la pierre de Rosette. La perception actuelle est celle d’une coopération, d’une entente politique sur des dossiers brûlants au Moyen-Orient et en Méditerranée. La France bénéficie d’une image très positive dans l’opinion égyptienne. Rappelez-vous cet épisode où le président Chirac était parti avec Moubarak baptiser un grand boulevard au Caire, au nom du Général de Gaulle.

Fild : Lors de sa visite à l'Élysée, Emmanuel Macron a remercié Abdel Fattah Al-Sissi de son soutien après la campagne de haine et l’appel au boycott de la France dans le monde musulman. Comment Al-Sissi gère-t-il la question de l’islam politique en Égypte ?

Ahmed Youssef
: Al-Sissi est arrivé dans un contexte très particulier au lendemain des Printemps arabes. L’arrivée des Frères musulmans au pouvoir a été d’abord saluée par tout le monde, pour ensuite découvrir qu’ils étaient de véritables tyrans voulant imposer un modèle islamiste. Le peuple égyptien l’a refusé. Il y a eu d’énormes manifestations, avec près de trente mille personnes dans les rues. Mohammed Morsi a été ensuite remplacé par Al-Sissi. Ce dernier mène une politique de combat envers le terrorisme dans le Sinaï et contre l’islam politique en luttant fermement contre les Frères Musulmans. Le mouvement est inscrit sur la liste des organisations terroristes et Al-Sissi a fait dissoudre en 2014 le Parti de la Liberté et de la Justice.

Fild : Le président égyptien a déclaré face à Emmanuel Macron que « les valeurs religieuses sont d'origine céleste et sont donc sacrées, elles ont la suprématie sur tout » . Que faut-il entendre ?

Ahmed Youssef :
Le président est de confession soufie comme beaucoup d’Égyptiens. Ce sont des gens très pieux mais ils ne rattachent pas la religion à la politique. Pour eux, la loi qui vient du ciel prime sur tout, mais ils ne mélangent pas le culte et l’État. Ce qu’il faut entendre dans cette déclaration, c’est l’avis personnel d’un mystique. Al-Sissi est loin d’être un islamiste. Lors d’une allocution donnée il y a deux ans aux imams de la mosquée Al-Azhar, il leur a demandé de moderniser leur discours, de changer leur programme, et de vivre avec leur époque. Il a dénoncé le fait que le comportement des islamistes a pour conséquence de se mettre à dos le monde entier. Le président a en outre inauguré il y a un an la plus grande cathédrale d’Orient, la cathédrale de la Nativité, et il ne rate jamais une messe de Pâques.


Fild : En quoi l'Égypte est-elle un partenaire stratégique pour la France au Moyen et Proche Orient ?

Ahmed Youssef :
L’Égypte est un grand pays de par sa situation géographique cœur de plusieurs conflits : l’éternel dilemme israélo-palestinien, le bourbier libyen, le problème du Soudan, la Méditerranée. A l’instar de la France, l’Égypte mène une politique de résistance contre l’ingérence turque dans de nombreux dossiers. C’est un acteur stratégique dans le conflit en Libye, car les deux pays partagent plus de 1000 kilomètres de frontière. S’il y a le moindre évènement à Tripoli ou Benghazi, il y a des conséquences au Caire. L’Égypte est donc très impliquée, et la France le sait bien. D’où cette véritable coopération en matière de sécurité, de renseignement et de logistique. Erdogan envoie des mercenaires islamistes syriens en Libye et dernièrement les hommes du Maréchal Haftar ont saisi un navire turc transportant des armes. Il ne faut pas oublier que la Libye est très proche géographiquement de la France, à seulement quelques heures de vol en avion. Erdogan joue cette carte-là et menace d’envoyer ces mercenaires sur le continent européen. En Méditerranée orientale, c’est la même chose. La Turquie essaye d’imposer sa volonté pour s’accaparer le pétrole et le gaz. La France et l’Égypte, comme la Grèce et l’Italie, refusent fermement cette ingérence turque.


22/12/2020 - Toute reproduction interdite






Manifestation de soutien à al-Sisi devant le bâtiment de la télévision publique au Caire, le 7 février 2014. L'affiche dit : "Non au terrorisme, nous avons besoin d'al-Sisi, président pour l'Egypte".
Mohamed Abd El Ghany/Reuters
De Fild Fildmedia