Le chemin de Kaboul passe par Islamabad, où le protecteur des talibans et Premier ministre pakistanais Imran Khan n’a pas caché sa satisfaction après leur victoire. Un retour au pouvoir qui suscite pourtant de graves inquiétudes : de la rancœur des États-Unis à la nouvelle dynamique des djihadistes pakistanais, en passant par la crainte d’un afflux de réfugiés. Pour notre collaborateur et grand reporter Jean-Pierre Perrin, qui couvre l’actualité de la région depuis 30 ans, il n’est pas sûr que le Pakistan puisse contrôler les nouveaux maîtres de l’Afghanistan.

Par Jean-Pierre Perrin.

En 2014, lors d’une émission télévisée grand public, le général Hamid Gul, qui dirigea l’lnter-Services Intelligence (ISI - les tout-puissants services de renseignements de l’armée pakistanaise) pendant l’invasion soviétique de l’Afghanistan, a livré cet aveu confondant de franchise : « quand l’histoire sera écrite, il sera dit que l’ISI a vaincu l’Union soviétique avec l’aide de l’Amérique. Puis, il y aura un autre jugement : l’ISI, avec l’aide de l’Amérique, a détruit l’Amérique ».

Autrement dit, une partie des milliards de dollars - dix milliards sur six ans à partir de 2001 - donnés par Washington pour aider l’armée et le contre-terrorisme pakistanais dans sa participation à « la guerre contre le terrorisme », lancée par George W. Bush après les attentats aériens du 11 septembre, ont fini dans la poche des talibans. C’est ce qui avait mis d’ailleurs en fureur Donald Trump à son arrivée en pouvoir, et l’avait décidé à limiter les financements américains.

Bien avant Hamid Gul, le chef d’état-major de l’armée pakistanaise, le lieutenant-général Ashfaq Kayani avait fait cette confidence à l’ambassadeur américain Ryan Crocker, qui lui demandait pourquoi il ne sévissait pas contre les talibans réfugiés dans son pays : « Nous agissons comme ça parce qu’un jour vous serez partis (…) mais nous, nous serons toujours ici parce que nous ne pouvons déplacer notre pays. Et la dernière chose que nous voulons, avec tous les problèmes que nous avons déjà, c’est faire en sorte que les talibans deviennent pour nous un ennemi mortel (…). »

Voir l’Inde s’installer durablement en Afghanistan, c’est la hantise du Pakistan, qui assimile toute avancée et même tout investissement de New Delhi dans ce pays comme participant à une manœuvre d’encerclement. Aussi, œuvre-t-il pour avoir toujours à Kaboul un gouvernement qui soit proche de lui autant que possible afin qu’il ne soit pas en mesure de renouer de bonnes relations avec l’Inde, comme c’était le cas de 1947 à 1978.

Avec la prise de Kaboul par les talibans - ses protégés depuis leur création - en 1994, l’establishment pakistanais n’a guère caché sa joie. Un éditorial publié le 19 septembre par le grand et influent quotidien en langue anglaise de Karachi The Dawn (crée par le fondateur du Pakistan, Mohammad Jinnah), a qualifié cet événement de « grande victoire » (« big win ») et même de « victoire immense » (« huge win »).

Au lendemain du départ du dernier avion américain de Kaboul, le premier ministre Imran Khan avait même exulté, en déclarant que « les Afghans ont brisé les chaînes de l’esclavage occidental ».

La visite très médiatisée du chef de l’ISI

Preuve manifeste de cette victoire, la visite très médiatisée, le 4 septembre à Kaboul, du lieutenant-général Faïz Hamid, l’actuel chef de l’ISI, toujours en charge du dossier afghan et du soutien aux talibans. Pour l’occasion, il s’était fait accompagner des responsables de huit branches – pas moins - de l’ISI. Sa médiation a aussitôt permis la formation du premier gouvernement taliban qui n’arrivait pas à voir le jour en raison des conflits entre les différentes factions. Ensuite, en coordination avec les chefs talibans, il s’est employé à élaborer un plan pour la mise sur pied d’une armée professionnelle et de services de renseignement et de sécurité. Ceux-ci ont été confiés à deux responsables talibans proches de l’ISI, Abdoul Haqq Wathiq, et son adjoint Taj Mir Jawad, un ancien élève des écoles coraniques de Peshawar, bien connu de la CIA - il a passé 12 ans en détention à Guantanamo.

« C’était très judicieux de la part du général Faïz Hamid de se rendre aussi vite dans la capitale afghane » relève Laurent Gayer, spécialiste du sous-continent indien et directeur de recherche au CNRS/CERI-Sciences Po. « Sa visite permet aux militaires pakistanais de se remettre sur le devant de la scène. En venant à Kaboul, il a aussi voulu montrer que la route de Kaboul passait par Rawalpindi (où se trouve le General Headquarters ou GHQ, comme on appelle au Pakistan le quartier-général de l’armée, ndlr). Officiellement, Islamabad pousse à la reconnaissance de l’Emirat islamique d’Afghanistan. Mais en attendant, les Pakistanais savent bien que tant que les talibans seront infréquentables, il faudra des intermédiaires. Le Pakistan n’est pourtant pas seul à vouloir jouer ce rôle. Il est en concurrence avec le Qatar dans ce rôle de médiation avec les talibans. »

Pourtant, de fortes inquiétudes percent ici et là. The Dawn s’en est fait l’écho. « Le Pakistan a soutenu les talibans parce qu’il voyait l’influence rampante de l’Inde en Afghanistan et avec la conquête de ce pays par ce groupe, New Delhi a vu sa prise abattue en plein vol. (…). Le Pakistan devrait s’en réjouir. Il ne le fait pas. Car il y a un certain nombre de scénarios vraisemblables qui sont la source de son malaise », écrit notamment Abbas Nasir, un des éditorialistes. Parmi ces scénarios, l’un des plus redoutés est que l’Amérique, après sa débâcle fasse du Pakistan son « bouc-émissaire pour rejeter sur lui la faute de leur humiliation . « Après tout, comment le seul super pouvoir au monde pourrait-il accepter d’avoir été humilié par un groupe de gueux ? », ajoute le chroniqueur.

Autre scénario porteur de menaces pour Islamabad : celui de la famine à laquelle risquent d’être confrontés, avec l’arrivée de l’hiver, quelque 18 millions d’Afghans, selon les prévisions des Nations Unies. Non seulement elle pourrait susciter une colère telle parmi la population que les talibans seraient impuissants à la contrôler, mais aussi conduire des millions d’Afghans à se réfugier au Pakistan, comme cela s’était produit pendant l’invasion soviétique. Plus de trois millions de personnes avaient alors trouvé refuge de l’autre côté de la ligne Durand. « Maintenant que le pipe-line à cash (l’aide américaine) est presque tari et que l’économie pakistanaise apparaît dans une situation critique en raison d’une mauvaise gestion flagrante, le défi pourrait être insurmontable et provoquer un conflit important à l’intérieur du pays. Un scénario cauchemardesque, en vérité », s’alarme encore The Dawn.

Autre danger qui guette le Pakistan : celui posé par les groupes djihadistes pakistanais ultra-radicaux - Jaish-e-Mohammad, Lakskar –e-Taiba, Lashkar-e-Jangvi, Sepah-e-Sahaba, pour ne citer que les principaux – que le succès des talibans a galvanisés. « Cela risque d’avoir des répercussions sur la situation au Cachemire, où ils pourraient tenter de raviver le conflit », poursuit Laurent Gayer. Et dans les zones tribales pakistanaises, le mouvement des talibans pakistanais (Tehrik-e-Taliban Pakistan ou TTP), qui a relancé depuis plusieurs mois son insurrection armée tandis que les négociations de paix avec le gouvernement sont au point mort, va probablement profiter de la victoire de ses « frères afghans », même si ces derniers sont beaucoup moins extrémistes.

Dernière mauvaise surprise pour l’establishment politico-militaire pakistanais : s’il a œuvré tant et plus pour aider les talibans afghans, il ne voulait pas pour autant un succès militaire aussi écrasant. « Ce genre de victoire militaire totale met le Pakistan dans une position où il sera probablement moins capable de contrôler les talibans car ceux-ci se sentent victorieux », relève Madiha Afzal, chercheuse à la Brookings Institution. Pour preuve : les nouveaux maîtres de Kaboul ont refusé les injonctions du Pakistan, en particulier d’Imran Khan, afin de former un « gouvernement inclusif », avec des postes pour les femmes et les représentants des minorités tadjik, ouzbek et hâzârâs – aucune femme et trois ministres seulement sur 33 sont issus de celles-ci avec des ministères sans importance. Avant même la prise de Kaboul, l’ancien ambassadeur aux Etats-Unis (de 2008 à 2011) et actuel directeur pour l’Asie centrale et du sud au prestigieux Houston Institute, Hussein Haqqani, estimait que le Pakistan allait regretter d’avoir appuyé les talibans. Dans une tribune parue en juillet dans la revue Foreign Affairs, il ajoutait que si Islamabad pensait avoir remporté une victoire en Afghanistan, ce ne pouvait être qu’une victoire à la Pyrrhus.

19/10/2021 - Toute reproduction interdite


Un afghani remplit des formalités administratives auprès de soldats de l'armée pakistanaise au point de passage de Friendship Gate à Chaman, au Pakistan, le 16 août 2021.
© Saeed Ali Achakzai/Reuters
De Jean-Pierre Perrin