Emmanuel Razavi est grand reporter et directeur de la rédaction de Fildmedia. Il a couvert durant plusieurs années la guerre en Afghanistan. Auteur du livre Matin Afghan (Éditions du Menhir, 2017) et de plusieurs documentaires sur le sujet, il revient sur son expérience dans ce pays où il a également vécu, analysant les raisons et les conséquences de la défaite de l’Occident.

Par Emmanuel Razavi

En 2001, lorsque les forces de la coalition sont intervenues en Afghanistan, la majeure partie des Afghans considéraient les soldats occidentaux comme des libérateurs, après avoir vécu durant 5 ans sous le joug d’un régime atroce, celui des talibans (1996-2001).

Les magasins de toutes sortes ont alors rouvert leurs portes, des médias se sont créés, les femmes ont pu retravailler, et l’on a entendu à nouveau la musique dans les rues de Kaboul.

À cette époque, les talibans étaient en déroute. En 2003, leurs forces ne comptaient pas plus de 800 à 1200 combattants, selon des sources militaires présentes dans le pays (aujourd’hui, on les estime à plus de 70 000).

Au sein des forces occidentales, il était convenu de dire que le pays était « stabilisé ».

Puis peu à peu, les choses ont basculé.

Ainsi, lorsque les Américains ont commencé à prendre le contrôle du territoire, ils ont envoyé des patrouilles dans les zones rurales et les villages, à la recherche des chefs talibans ou des combattants d’Al Qaïda qui pouvaient s’y cacher.

Lorsqu’ils entraient dans ces villages, leurs soldats apparaissaient parfois telle une force d’occupation aux yeux des habitants, car ils arrivaient casqués, gilets par balles et fusil d’assaut sur eux.

Lorsqu’il fallait rentrer dans certains foyers pour les inspecter, quand les maisons étaient fermées de l’intérieur, il arrivait quelquefois que ces mêmes soldats les défoncent à coups de bélier, enlevant de force le voile des femmes portant la burqa qui s’y trouvaient, pour les fouiller ou s’assurer qu’il ne s’agissait pas de rebelles déguisés. Bien sûr, ces pratiques étaient loin d’être systématiques. Mais elles ont contribué à détériorer l’image de la coalition.

En 2004, je me trouvais dans la province de Khost, à Salerno, une base de combat de la mythique 101e Airborne, composée de tentes et de préfabriqués au milieu des montagnes, (cette base abritait aussi des unités d’élite américaines, parmi lesquelles la Delta Force), à la frontière afghano-pakistanaise. Là, les soldats américains se livraient à la traque des talibans.

Alors que j’interviewais un jour le commandant de la base (en compagnie de mon confrère Éric de Lavarène, fin connaisseur du pays), des soldats ont envoyé un tir de mortier sur un jeune garçon d’onze ou douze ans qui faisait du vélo à proximité du camp. Il a été grièvement blessé. Je demandais alors au commandant ce qu’il se passait, ce à quoi il a répondu : « mauvais endroit, mauvais moment ». Il me précisa qu’autour de la base, il était indiqué qu’il était interdit de circuler. Ces civils savaient déjà à peine lire leur langue, comment pouvaient-ils lire l’anglais ?

J’ai vu dans les yeux du père de la jeune victime toute la haine qu’il avait pour nous, occidentaux. « Vous dites que vous venez nous aider, et vous tirez sur nos enfants », m’a-t-il dit, la voix chargée de colère.

En 2005, il y a eu des élections législatives. Mais il n’y avait pas assez de candidats. Qu’a fait la coalition ? Elle a promis l'amnistie à des talibans dits « modérés » qui déposeraient les armes et rejoindraient le processus de paix.

Plusieurs d’entre eux ont accepté. Ces hommes, anciens compagnons de route du Mollah Omar qui avaient tous du sang sur les mains, se sont alors présentés aux élections.

Parmi eux, un chef important de la région de Qalat, Abdul Salam « Rocketi », a été élu. Ce taliban était pourtant recherché par les Américains qui voulaient sa peau. Mais il est parvenu à négocier sa reddition et à devenir parlementaire.

Avant qu’il soit élu, je l’avais rencontré (toujours avec mon confrère Éric de Lavarène). Il était encore officiellement en cavale, mais passait une partie de son temps dans une maison située à seulement quelques centaines de mètres d’une base américaine d’où l’on voyait décoller les hélicoptères, ce qui montre à quel jeu de dupes se livraient les Américains. Car si nous, journalistes, avions réussi à le trouver, il va de soi que ces derniers ne pouvaient ignorer qu’il disposait d’un toit à proximité de leur base.

En interview, « Rocketi » se livra à nous très franchement, le sourire aux lèvres : « la démocratie est un concept européen. Une fois que je serai élu, je ferai venir mes amis », nous avait-il dit. Ses amis, c’étaient bien sûr les talibans.

Dans le même temps, les représentations occidentales berçaient la population afghane de discours prometteurs sur les bienfaits de la liberté d’expression, sur le droit des femmes et sur la démocratie...

Corruption, opium et petits arrangements avec les seigneurs de guerre

Dans les faits, la traque des islamistes, ajoutée aux calculs politiques les plus abjects se sont faits aux dépends de la construction administrative du pays et des promesses non tenues.

La coalition a ainsi laissé la corruption gangréner le pays, et les seigneurs de guerre y faire leurs petites affaires sans trop intervenir.

La lutte contre la corruption a été inefficace, notamment parce que l’Afghanistan est un narco-État qui produit 90% de la production mondiale d’opium. Endémique, elle a contribué à décrédibiliser les Occidentaux qui n’ont pas voulu ou su la stopper, préférant composer avec.

Au nom des plus belles causes, des milliards de dollars ont ainsi été versés à l’administration afghane, mais les Afghans ne l’ont pas toujours vu. Et pour cause … Dans certaines provinces, des gouverneurs touchaient de l’argent soi-disant pour construire des écoles, des logements … Mais parfois, presque rien n’y était construit.

Il en est de même avec l’armée nationale afghane (ANA), dont certaines unités fantômes percevaient des sommes colossales terminant dans les poches de hauts responsables du ministère de la Défense afghan (83 milliards de dollars ont été alloués aux forces de sécurité afghanes depuis 2001).

Bien sûr, on ne peut pas dire que rien n’a a été fait, et cela n’enlève rien aux magnifiques efforts et aux sacrifices accomplis par nos soldats ou encore par les milliers de volontaires - médecins, architectes, enseignants, humanitaires, journalistes, etc - venus du monde entier pour aider les Afghans. Mais ceux-là étaient bien loin, au fond, du cynisme et de l’inconséquence des politiques, et ils ont fait ce qu’ils pouvaient.

Les conséquences de la défaite occidentale en Afghanistan

L'intervention américaine - et plus largement celle de la coalition - se solde par un échec terrible pour les démocraties occidentales.

Ces dernières ont beau espérer voir les talibans de 2021 plus modérés que leurs prédécesseurs de 1996, il n’en sera rien.

D’abord parce qu’ils ont gardé des liens étroits avec Al Qaïda, organisation terroriste toujours bien présente dans le pays, contrairement à ce qu’a pu laisser entendre le président américain Joe Biden (il y aurait même en son sein des combattants ouigours radicalisés venus de Chine).

Ensuite, parce qu’il faut connaitre les talibans pour savoir que, s’ils ont appris les codes de la communication diplomatique et maitrisent davantage les médias et les réseaux sociaux, ils conservent une vision de l’islam rétrograde, mélange de religion et de coutumes tribales archaïques et violentes. Les talibans mentent, susurrant aux oreilles des diplomates occidentaux ce qu’ils ont envie d’entendre.

Enfin, l’Afghanistan est aussi une terre où Daesh tente de prospérer. Et même s’il demeure des rivalités fortes entre les talibans et l’organisation terroriste État Islamique, il est un fait que celle-ci représente une menace importante.

On peut donc légitimement penser que la situation est pire qu’avant 2001.

De fait, l’Europe doit s’attendre à subir plus que jamais, avec le jihadisme en provenance du « cimetière des empires », la menace terroriste. D’autant que la victoire des talibans sur les puissances occidentales est une source d’inspiration pour les islamistes de toutes tendances, à commencer par ceux liés à l’organisation des Frères musulmans, largement présents sur notre continent.

Contrairement à ce que certains laissent entendre, le péril ne vient pas des Afghans qui rejoindront l’Europe et qui ont largement servi nos intérêts sur place. Ces gens-là sont nos amis. Ils fuient pour la plupart le totalitarisme islamiste et ont adhéré aux discours occidentaux. Il y a parmi eux des journalistes, des médecins, des enseignants, des étudiants et des cadres administratifs … Bref, des gens qui ne demanderont qu’à s’intégrer et n’ont rien à voir avec les islamistes qui sont déjà présents sur notre sol depuis longtemps. En accueillir quelques milliers ne mettra pas à mal la stabilité de nos démocraties européennes. Au contraire, ne pas le faire reviendrait à ajouter le déshonneur à la défaite.

Le danger, c’est aujourd’hui clairement de voir un nouvel état islamiste et terroriste se refonder en Afghanistan, pays frontalier de la République islamique d’Iran, elle-même frontalière avec la Turquie d’Erdogan, soutien de l’organisation islamiste des Frères Musulmans. Trois pays qui sont des carrefours du terrorisme islamiste international, et qui ont pris, plus que jamais, la mesure de la faiblesse occidentale.

Ce ne sont toutefois pas les États-Unis, dont la véritable préoccupation géostratégique concerne surtout la Chine et la Russie, qui ont le plus à craindre. Mais bien l’Europe, proche géographiquement de ces trois pays.

Bien sûr, l’on pourra objecter que le pire n’est jamais certain (et l’auteur de ces lignes l’espère de tout son cœur). Il faut toutefois s’y préparer et avoir la lucidité de considérer qu’en cet été 2021, la défaite de l’Occident en Afghanistan face aux talibans est à la fois le signe de l’affaissement de nos démocraties et de l’entrée de notre monde dans une nouvelle ère.

19/08/2021 - Toute reproduction interdite


Des Afghans prennent une photo avec un taliban à Kaboul, le 16 juin 2018.
©Mohammad Ismail/Reuters
De Emmanuel Razavi