Vingt ans après l’intervention de la coalition en Afghanistan, les Talibans ont repris Kaboul, la capitale, sans presqu’aucun coup de feu. Notre collaborateur Jean-Pierre Perrin, Grand reporter qui couvre le pays depuis trente ans, également auteur du livre Le Djihad contre le rêve d'Alexandre (Seuil 2017) revient sur les raisons de leur victoire éclair. Il explique aussi comment est constitué leur mouvement, et qui sont ses principaux chefs.

Par Jean-Pierre Perrin

Une semaine environ avant la chute de Kaboul, la ville de Shiram, dans le nord de l’Afghanistan, a vu du jour au lendemain son administration s’enfuir. La peur des talibans, bien sûr. Pourtant, ceux-ci ne menaçaient pas la localité. Ils ne campaient pas même à proximité, à preuve que la population ne les verra arriver que deux jours plus tard. C’est dire si les officiels ne songeaient même pas à opposer la moindre résistance à l’avancée des rebelles.

À quelques rares exceptions, l’armée afghane ne s’est pas battue face à l’offensive talibane et Kaboul est tombée, dimanche, quasiment sans un coup de feu. La progression des « étudiants en théologie » à travers la capitale afghane s’est même faite de façon fulgurante. Comme le dira une ressortissante française, « piégée » selon ses mots par l’arrivée plus rapide que prévue des insurgés, ceux-ci ont pénétré dans Kaboul « comme dans du beurre ».

Plus qu’à des succès militaires, c’est donc bien à l’écroulement de tout le système mis en place par les États-Unis et leurs alliés, à partir de l’hiver 2001, dans la foulée de leur intervention provoquée par les attentats du 11 septembre, que les talibans doivent leur victoire. Un système qui leur a pourtant coûté mille milliards de dollars – dont 83 milliards de dollars pour la création et la formation de l’armée afghane.

« Lors de mon passage à Kaboul, il y a une dizaine de jours, j’avais ressenti un régime en complète déliquescence, qui n’avait rien compris à la situation et se préoccupait davantage d’économie numérique alors que de grandes villes tombaient l’une après l’autre. Il était évident qu’il allait rapidement s’écrouler. Je lui donnais alors dix jours de survie. Il est tombé au bout de neuf », indique Frédéric Roussel, l’un des responsables de l’ONG française Acted, qui emploie 3000 personnes en Afghanistan. Pour ce fin connaisseur de l’Afghanistan, « c’est tout un monde ancien qui s’achève avec la victoire des talibans ».

Ce monde ancien, qui s’est écroulé comme un château de cartes, c’est d’abord celui des anciens héros de la résistance antisoviétique (1979-1989), devenus des seigneurs de guerre après le départ de l’armée Rouge. Tous ont mordu la poussière. Que ce soit à Hérat, où le légendaire général Ismaël Khan, le seul à s’être quelque peu battu en dépit de son grand âge, s’est rapidement rendu aux talibans. À Sheberghan, où le cruel chef ouzbek Abdoul Rachid Dostom, dont les « colonnes infernales » dévastaient l’Afghanistan pour le compte du dictateur rouge Najibullah avant son ralliement au commandant Massoud, s’est enfui piteusement en Ouzbékistan. Ou, enfin, à Mazar-I-Sharif, où le général tadjik Mohammad Atta, lui aussi héros de la lutte qui avait juré de se battre jusqu’à la mort, s’est sauvé vers le Tadjikistan.

Mais ce monde ancien, c’est aussi celui des parrains occidentaux, à commencer par les États-Unis qui repartent de l’Afghanistan terriblement humiliés - les talibans n’ont même pas attendu la fin du retrait américain, prévu pour la fin août, pour conquérir Kaboul -. Même si le président Joe Biden a tenté de sauver la face en ordonnant le déploiement de 3000 soldats supplémentaires, puis, dimanche, après la chute de Kaboul, de 1000 autres pour renforcer les 2000 hommes qui se trouvaient déjà sur place pour sécuriser les évacuations sur l’aéroport de Kaboul. Le Pentagone évalue à 30.000 le nombre total de personnes à évacuer, qu'il s'agisse de diplomates et autres ressortissants américains ou d'Afghans ayant aidé les États-Unis et craignant désormais pour leur vie.

Le monde nouveau a une épine dorsale bien différente. Tous les dirigeants du mouvement taliban et, donc, du nouveau régime sont des oulémas (des docteurs de la loi coranique), avec un statut de juges religieux.

On ne sait même pas qui est leur véritable chef. Est-ce le mollah Abdoul Ghani Baradar, qui a été l’homme des négociations avec les Américains, a proclamé la victoire et était l’un des cofondateurs des talibans en 1994 ? Ou est-ce plutôt le triumvirat constitué par le mollah Haibatullah Akhundzadeh, Sirajudiin Haqqani et Yakoub Omar après la mort du mollah Omar, sans doute en 2013, puis de son successeur, le mollah Akhtar Mansour, tué le 21 mai 2016 par un drone américain ?

Les principaux chefs, leur stratégie

Haibatullah Akhundzadeh : À la différence de ses prédécesseurs, le chef suprême des talibans n’est pas lié à leur commandement militaire. C’est un maulawi (un religieux d’un rang supérieur, ndlr), grand spécialiste des hadith (les « dires » du Prophète, ndlr) qui, avec le Coran, fondent la loi islamique. Il a une légitimité religieuse que ne possédaient ni le mollah Omar ni le mollah Mansour. Il doit sa montée au pouvoir au fait qu’il était responsable de la justice dans les territoires « libérés ».

Dans un pays en voie de désintégration, la paysannerie afghane a une exigence de justice pour trancher d’innombrables problèmes familiaux, de dettes, de dotes, de terres, d’irrigation… Les talibans ayant parfaitement compris cette préoccupation, ils ont pris soin d’installer, dans chaque district tombé sous leur contrôle, des juges islamiques pour régler les différends.

Sirajuddin Haqqani : il est le fils de Jallal ud-Din Haqqani, l’un des grands chefs de la guérilla afghane contre l’armée soviétique et l’un des « enfants chéris » de la CIA avant que celle-ci ne le voie basculer dans le djihad global. Sirajuddin dirige les « réseaux Haqqani », responsables depuis des années des attentats parmi les plus meurtriers а Kaboul, comme celui, en 2008, contre l’ambassade des Indes (une soixantaine de morts). Il est en même temps l’homme de l’Inter-Intelligence Services (ISI) pakistanais dans le conflit afghan, comme l’était auparavant son père, d’autant plus que l’aire de leur tribu, les Zadran, est а cheval sur la frontière afghano-pakistanaise.

En décembre 2011, une frappe de drone américain a tué l’une de ses femmes et plusieurs de ses enfants.

Mollah Yacoub : Il est le fils du mollah Omar. Âgé d’une trentaine d’années, la choura (l’assemblée consultative) des talibans l’a considéré trop jeune pour succéder а son père. Il représente néanmoins la légitimité familiale.

Ce qui fait aujourd’hui la force du mouvement, c’est qu’il a élargi sa base. « Il n’est plus seulement constitué de Pachtouns appartenant à la grande confédération tribale des Ghilzaï, présente dans le sud et l’est du pays. Si l’offensive finale des talibans a commencé dans le Nord de l’Afghanistan, c’est parce qu’elle était le fait d’éléments locaux, aussi bien que des Ouzbeks que des Turkmènes, et même des Tadjiks », insiste Frédéric Roussel.

Même si les talibans ne sont plus sous l’autorité d’un seul homme, le défunt mollah Omar, qu’il voyait comme le Mahdi, c’est-à-dire l’envoyé d’Allah pour poursuivre l’œuvre de Mahomet, et qu’ils se sont donc émancipés de sa tutelle, il demeure que la cohésion idéologique du mouvement reste extraordinairement forte, que sa direction reste concentrée entre les mains des Pachtouns du Sud et de l’Est, ce qui n’annonce aucun un assouplissement de leur intransigeance religieuse et politique. Aucun respect des droits de l’homme n’est donc à anticiper à long terme.

Mais, à l’inverse des talibans qui avaient pris le pouvoir en 1996, les talibans veulent obtenir très rapidement une reconnaissance diplomatique internationale, comme l’ont montré les négociations de Doha, au Qatar, avec l’administration Trump et les visites de délégations à Moscou, Pékin et Téhéran. D’où peut-être une certaine modération de leur part, du moins dans un premier temps, sur le plan intérieur. Mais on les voit mal renoncer à leur soutien aux groupes djihadistes. C’est donc la quadrature du cercle qu’ils auront à résoudre. Ou alors un double jeu de leur part qui se profile.

Ce qui n’a pas changé, c’est la peur panique d’une grande partie des habitants de la ville envers les nouveaux maîtres du pays. Avant même leur arrivée à Kaboul, dans nombres de boutiques, on s’est employé à effacer toutes les images féminines sur les vitrines et les murs.

17/08/2021 - Toute reproduction interdite


Une femme afghane assise près de la tombe de son fils lit le Coran, au cimetière de Shuhada-e-Saliheen, près Kaboul. Son fils a été tué par des Talibans. 09/10/2001
© Alfred Yaghobzadeh
De Jean-Pierre Perrin