Analyses | 21 août 2018

Afghanistan: Quelques réflexions après la bataille de Ghazni

De Jean-Pierre Perrin
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En Afghanistan, les pertes sont désormais d’une telle ampleur dans les rangs des soldats et des policiers face aux talibans et à la branche afghano-pakistanaise de l’État islamique (Willayat-Khorassan) que les parents s’inquiètent désormais de ce que leurs filles ne trouvent plus de maris.  Elles sont même devenues à ce point accablantes qu’il n’est plus possible d’en connaître le bilan. Analyse de Jean- Pierre Perrin

Pour la première fois en huit ans, le Pentagone a en effet décidé de classifier la publication des données sur le nombre de tués, de blessés et de déserteurs au sein des forces afghanes. En 2016, 6.700 soldats et policiers afghans avaient été tués et 12.000 blessés, soit une augmentation de 35% par rapport à l’année précédente. Ce qui avait fait dire à l’époque à John Sopko, l’Inspecteur spécial du Congrès américain pour la reconstruction de l’Afghanistan (SIGAR), que ce niveau de pertes était « insoutenable » et « choquant ».

Depuis, même si les chiffres ne sont plus disponibles, on sait que ce terrible bilan est largement dépassé. Ces dernières semaines ont d’ailleurs été effroyables pour les forces afghanes. Le 9 août, les talibans ont lancé un assaut des plus meurtriers contre Ghazni, ville stratégique située à deux heures de route de Kaboul. L'armée afghane, appuyée par l’aviation et les forces spéciales américaines, a peiné pendant cinq jours avant de parvenir à les repousser. Les combats ont fait des centaines de morts, en particulier parmi les militaires afghans. Dans la province de Bâghlan, dans le nord du pays, ce sont 35 soldats et 9 policiers qui ont été tués dans l’attaque d’un poste avancé des forces afghanes. Ici et là, on signale également la chute de districts entre les mains des talibans. Les civils ne sont d’ailleurs nullement épargnés avec la multiplication des attentats suicides. L’un d’eux, qui visait le centre éducatif d'un quartier à majorité chiite de Kaboul, a fait plus de 30 morts et quelque 60 blessés la semaine dernière.

Pour le président afghan Ashraf Ghani, l’attaque de Ghazni est un coup sévère. Elle témoigne que sa politique de réconciliation ne progresse pas. A l’occasion de l'Aïd el-Kebir, la fête musulmane du sacrifice, il a cependant décrété le 20 août un nouveau cessez-le-feu « qui se poursuivra aussi longtemps que les talibans le respecteront ». Il avait déjà prononcé une trêve unilatérale de deux semaines en juin pour l'Aïd el-Fitr, à la fin du ramadan - les talibans avaient quant à eux cessé le combat pendant trois jours et cette fois aussi ils pourraient également décider d’un cessez-le-feu. Dès lors, à Washington comme à Kaboul, les responsables se prennent à espérer que ces trêves annoncent l’ouverture prochaine de pourparlers de paix directs entre le gouvernement afghan et les insurgés. « Il n'existe pas d'obstacles à des discussions. L'heure est à la paix », a même lancé le secrétaire d'Etat américain Mike Pompeo, singulièrement très optimiste.

Or, rien n’indique encore que la direction des talibans soit désireuse d’entrer en négociations avec le gouvernement afghan alors que leurs milices progressent sur l’ensemble du territoire. Leur réussite dans l’attaque de Ghazni a d’ailleurs montré combien leurs capacités opérationnelles se sont développées :

- Ils ont bénéficié d’un remarquable réseau de renseignement et de contre-espionnage au niveau local.

- Ils ont pu engager environ un millier d’hommes dans une attaque que n’avait pas vu venir ni l’armée afghane, ni le renseignement militaire américain.

- Ils ont à l’évidence un large soutien chez les Pachtounes (environ 40% de la population), sans lequel l’attaque de Ghazni n’aurait pas été possible.

- Ils ont montré leur capacité de mener simultanément deux opérations d’envergure à l’Est et au Nord de l’Afghanistan.

- Ils bénéficient toujours de profonds soutiens au Pakistan, y compris au sein de l’Etat et de l’armée, sans lesquels l’opération de Ghazni aurait été impossible. Des groupes de talibans pakistanais, notamment ceux du groupe du mollah Nazir, sont ainsi venus se battre avec leurs « frères » afghans et nombre d’entre eux ont été tués à leurs côtés. A preuve, les photos de leurs funérailles au Pakistan et des invitations à suivre les cérémonies de deuil ont été postées sur les réseaux sociaux.

Cette implication d’Islamabad témoigne que les déclarations à l’emporte-pièce de Donald Trump dès le début de son mandat et la suspension de l’aide américaine à la sécurité du pays annoncée le 4 janvier par le Département d’État n’ont pas changé grand-chose. Le Pakistan est toujours derrière les talibans afghans et il n’est pas prêt de les abandonner.

Pourtant, Washington semble toujours croire à la possibilité d’une paix à court terme. Et les militaires américains estiment toujours que les lourdes pertes subies par les talibans vont entamer leurs capacités militaires – l’attaque de Ghazni montre pourtant le contraire. « The more we listen to America’s military commanders the clearer it becomes that they do not understand the enemies they face. Nor do they have a realistic plan for victory », écrivait il y a quelques semaines un analyste de The Long War Journal, un site qui regarde à la loupe l’évolution du conflit afghan.

« The current strategy hinges on the idea that the Taliban will tire of the fight, especially since President Trump decided, somewhat surprisingly, to stay in it last year. With several thousand more troops, the military argued, they could train enough Afghans to push back the insurgents and make them abandon their relentless jihad. Nearly 10 months later, we know that is not even close to true”, ajoutait-il.

Si les talibans acceptent finalement de négocier, ce sera pour imposer leur paix, certainement pas celle qu’envisage le président Ghani. Et elle se fera à leurs conditions, la première étant que les forces américaines et celles de l’OTAN quittent d’abord l’Afghanistan, la seconde que l’actuel gouvernement soit déclaré « illégitime ». On est donc encore loin du compte.

19/08/2018 - Toute reproduction interdite


Un pompier afghan asperge d'eau des échoppes après une attaque des talibans dans la ville de Ghazni, en Afghanistan, le 14 août 2018.
De Jean-Pierre Perrin

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