Jean Pierre Perrin est grand reporter et couvre l’actualité de l’Afghanistan depuis 30 ans. Il explique en quoi la prise de la vallée du Pandjshir (nord-est du pays), qu’il connaît depuis 1982, signe la fin, au moins provisoire, de la résistance armée aux talibans et du pari d’Ahmad Massoud de reconquérir son pays. 

Contrairement à sa légende de bastion inexpugnable, le Pandjshir a été maintes fois pris et repris pendant l’occupation soviétique. Mais il n’a jamais été conquis. C’est-à-dire que l’armée soviétique, si elle parvenait à entrer en profondeur dans la vallée longue de quelques 80 kilomètres, n’arrivait jamais, en revanche, à la conserver durablement en raison des embuscades systématiques menées sur ses arrières par les combattants du célèbre commandant Ahmad Shah Massoud qui coupaient ses approvisionnements et ses voies de communication.

Dimanche, les talibans semblent avoir pris la célèbre vallée, dont l’embouchure est située à 70 km de Kaboul, et qui constituait l’ultime foyer de résistance de leurs adversaires. On a pu ainsi voir quelques commandants fondamentalistes lever le drapeau de leur mouvement à Bozarak, la capitale du Pandjshir. Mais si la résistance anti-talibane, qui pourrait avoir trouvé refuge dans les vallées adjacentes, se poursuit, pourront-ils s’y maintenir ?

En attendant, la prise de ce symbole de la résistance afghane depuis plus de quarante ans constitue un terrible revers pour le Front national de résistance (FNR), un mouvement créé il y a deux ans par Ahmad Massoud, le fils du légendaire commandant, tué par Al-Qaïda, en 9 septembre 2001, et pour les vestiges de l’armée afghane qui se sont réfugiés dans la vallée pour continuer la guerre. Avec eux, on trouve Amrullah Saleh, le vice-président afghan, avec à ses côtés quelques forces.

Comme toujours cette résistance était d’ailleurs divisée, les deux hommes ne cachant pas leur détestation réciproque. Selon Karim Pakzad, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), les deux hommes avaient sous leurs ordres environ 6000 hommes. Il y a quelques jours, ils avaient réussi à reprrendre trois districts aux talibans qu’ils avaient vite reperdu.

Preuve de sa faiblesse, le Front national de résistance a demandé lundi un cessez-le-feu.

Du vivant de Massoud, qui s’y était réfugié en 1996 après avoir perdu Kaboul, les talibans, à la différence des Soviétiques, n’étaient jamais parvenus à pénétrer dans la vallée. En tentant de s’en emparer, ils y avaient même subi de lourdes pertes. Très vite, Massoud avait dynamité l’entrée de la première gorge, provoquant un éboulement de rochers qui en a quasiment muré l’entrée.

« En août 1999, les talibans avaient à nouveau tenté d’envahir la vallée. Mais Massoud et ses hommes les ont taillés en pièce dans la plaine voisine du Chomali. J’avais pu voir qu’il y avait des cadavres partout », se souvient le reporter Philippe Lobjois. Deux ans plus tard, le 9 septembre 2001, ils envoyaient deux tueurs tunisiens liés à Al-Qaïda, déguisés en journalistes, pour l’assassiner à la faveur d’une interview.

Une vallée imprenable ?

Les talibans d’aujourd’hui apparaissent dès lors de meilleurs tacticiens que leurs aînés. Le relief du Pandjshir est en effet très favorable à celui qui le défend. Et si les assaillants cherchent à passer par les cols des vallées adjacentes, terriblement élevés et escarpés, ils peuvent être facilement repoussés.

Ce qui aurait dû renforcer la résistance, c’est que le Pandjshir a une identité très forte. C’est essentiellement une vallée peuplée de Tadjiks, largement hostiles aux Pachtouns du sud. Le réduit montagneux a aussi une forte plus-value stratégique. Depuis la vallée, il est facile pour des guérilleros d’attaquer la route du Salang, l’un des plus hauts cols de l’Asie, qui réunit le sud au nord de l’Afghanistan. Du temps de l’invasion soviétique, Massoud ne s’en était pas privé, multipliant les embuscades contre les convois militaires. Sous les talibans, il avait même fait exploser l’un des tunnels, coupant le pays en deux.

Mais la médaille a son revers : la vallée est un cul-de-sac. Il y a bien le col d’Andjuman, dans le nord, mais il culmine à 4400 mètres d’altitude. La résistance pouvait donc faire de la vallée des Cinq Lions un bastion difficilement prenable. En même temps, elle ne pouvait guère être ravitaillée de l’extérieur dès lors que les talibans l’encerclaient. Vladimir Poutine ayant clairement fait savoir qu’il ne soutiendrait aucun groupe armé hostile aux talibans, le Pandjshir ne pouvait même pas espérer recevoir une aide via une base arrière au Tadjikistan voisin (sous l’emprise de Moscou), comme c’était le cas à l’époque de Massoud pendant son combat contre les talibans.

Si la vallée est devenue un mythe bien au-delà de l’Afghanistan, c’est parce que les Soviétiques ont lancé par moins d’une quinzaine de formidables offensives entre 1982 et 1989. En dépit d’une politique systématique de terre brûlée qui anéantissait tous les villages, les cultures et les canaux d’irrigation, ils avaient dû à chaque fois se retirer. La stratégie de Massoud était simple : ne pas opposer de combat frontal à l’envahisseur mais le forcer à étirer ses colonnes dans la vallée avant d’attaquer ses arrières, en particulier ses convois de ravitaillement.

Son fils Ahmad Massoud, 32 ans, n’a pas encore fait ses preuves au combat. S’il est respecté par les populations persanophones – surtout par les Tadjiks – cela ne compense pas un déficit en légitimité dans une société aussi traditionnaliste que l’Afghanistan. Sa formation à l’académie royale militaire de Sandhurst, au Royaume-Uni, puis ses diplômes en études militaires au King’s College et en politique internationale à l’université de Londres, ne suffiront évidemment pas à la combler.

Dans une récente tribune au Washington Post, il avait demandé « plus d’armes, plus de munitions, plus d’équipements » pour affronter les talibans. « L’Amérique peut encore être un grand arsenal pour la démocratie », a-t-il ajouté, faisant référence au slogan du président Franklin D. Roosevelt. Mais il n’a évidemment pas été entendu.

« Ahmad Massoud est représentatif de sa génération, souligne Karim Pakzad. « Il a reçu une bonne éducation. C’est la raison pour laquelle il avait annoncé qu’il était prêt à négocier avec les talibans, dans le cadre d'un gouvernement inclusif. Quelque part, on voit qu’il y a une évolution très importante par rapport au passé : Ahmad Massoud prend des positions quasiment laïques. »

Originaire lui aussi du Pandjshir, le vice-président Amrullah Saleh, a acquis une réputation d’extrême dureté quand il dirigeait entre 2004 et 2010 le Directoire national de la sécurité (DNS) - les services afghans de renseignement - ce qui a fait rapidement de lui le pire ennemi des insurgés, qui ont multiplié les attentats contre lui.

Cette férocité, il l’avait justifiée en expliquant dans une tribune dans le magazine Time en févier 2020 que les talibans, pour savoir où il se cachait dans les années 1990, avaient battu et torturé sa sœur, âgée de 50 ans, qui ne s’en était jamais remise. « Mon opinion sur les talibans a changé à jamais à cause de ce qui s'est passé en 1996, et je n'ai rien vu ou entendu qui puisse me faire croire qu'ils ont changé de manière d’agir », écrivait-il dans cet article. « Je ne serai jamais sous le même toit que les talibans. Jamais », a-t-il affirmé dans un Tweet.

Aujourd’hui, on ignore où se trouvent les deux hommes, s’ils continuent la lutte ou ont fui le Pandjshir. Et si les talibans feront exploser le mausolée de Massoud, qui fut leur plus irréductible ennemi.

06/09/2021 - Toute reproduction interdite


Des membres du Front de résistance nationale observent une maison près de la vallée du Panjshir, en Afghanistan, sur cette image obtenue à partir d'un document vidéo non daté.
© Reuters
De Jean-Pierre Perrin