Farkhunda Muhtaj était capitaine de l’équipe de football afghane. La jeune femme de 23 ans, qui vivait et jouait au Canada, a aidé 80 personnes - dont les filles de l’équipe des moins de 18 ans - à s’enfuir de Kaboul, après le retour au pouvoir des talibans. Réfugiées à Lisbonne, les footballeuses ont reçu sa visite la semaine dernière. Farkhunda Muhtaj s’est confiée sur les détails cette opération de sauvetage. Elle compte s’installer au Portugal afin d'aider ses compatriotes dans leur nouvelle vie.

Entretien exclusif conduit par Antoine Grynbaum

Fild : Comment le départ de ces 80 personnes, dont 26 adolescentes, s’est-il organisé ?

Farkhunda Muhtaj : Quand les talibans sont revenus au pouvoir, la fédération afghane de football m’a appelée pour évacuer les filles de l’équipe des moins de 18 ans. J’ai été mise en relation avec l’ex-coach des moins de 19 ans de l’équipe d’Iran. Il fallait faire sortir les filles immédiatement. Cette Iranienne vit désormais aux États-Unis. Elle m’a aidée à entrer en contact avec le gouvernement américain, la CIA , et nous avons ainsi mis en place un plan pour évacuer les plus jeunes. L’équipe senior s’est débrouillée de son côté pour rejoindre l’Australie. Toutes ces adolescentes vivaient à Kaboul, et pendant plusieurs jours, il leur a été impossible de sortir de la capitale à cause des violences et des attentats-suicides. Nous avons donc dû modifier notre plan. Elles ont fini par rejoindre Mazâr-e Charîf en bus. L’opération a duré quatre semaines au total. Plusieurs gouvernements nous ont aidés : le Portugal, la Géorgie, les États-Unis, mais pas la France… Et le Portugal a été le seul pays à bien vouloir les accueillir.

Fild : Les fondamentalistes auraient reçu 1 million de dollars (récoltés par l’opération Soccer Balls) pour laisser passer les véhicules vers l’aéroport de Mazâr-e Charîf. Le confirmez-vous ?

Farkhunda Muhtaj : Je ne peux vous confirmer ce chiffre, et je ne veux pas faire d’autres commentaires à ce sujet, car ce serait mettre en danger toutes les personnes qui cherchent à quitter le pays, et les prochaines opérations d’évacuation.

Fild : Que se serait-il passé si ces jeunes filles étaient restées en Afghanistan ?

Farkhunda Muhtaj : Toutes ces jeunes filles n’auraient pas pu continuer à jouer au foot, ni participer à une quelconque compétition sportive. Les écoles leur sont désormais interdites, elles n’auraient pas eu accès à une éducation libre et ouverte, ni eu leur place dans la société, passer du bon temps ni réaliser leurs rêves.

« Plus d'accès à l’éducation ou au football pour les femmes »

Fild : Donc il ne faut surtout pas croire le discours édulcoré des talibans vis-à-vis de l’Occident sur les droits de l’homme ?

Farkhunda Muhtaj : On sait que les talibans ont été cruels par le passé, et ils cherchent maintenant à donner d’eux-mêmes une image positive, mais ils restent violents. Les libertés sont en danger, les écoles fermées pour les filles… Et toutes ces mesures sont défavorables au développement du peuple afghan.

Fild : Qu'est-ce qui a changé depuis le retour des talibans à Kaboul ?

Farkhunda Muhtaj : Il n’y a plus de liberté ni d’accès à l’éducation ou au football pour les femmes. Elles ne peuvent plus avoir une vie normale. Était-ce parfait avant le retour des talibans au pouvoir ? Non. Mais en vingt ans, la société s’est développée. On a fait beaucoup de progrès, et on continuait à en faire. Aujourd’hui, l’idée d’une société de plus en plus progressiste est en train de se détériorer très rapidement.

Fild : Était-ce difficile psychologiquement, pour ces jeunes filles, de quitter leur pays ?

Farkhunda Muhtaj : C’est toujours dur de quitter sa terre, apprendre une nouvelle langue et de repartir de zéro. Personne n’a envie d’être un ou une réfugiée, mais l’important pour ces jeunes filles était d’être en sécurité, et elles le sont ici au Portugal où elles vont vivre. Elles sont aussi parties parce qu’elles veulent continuer de jouer au football, ce qu’elles aiment par-dessus tout.

15/10/2021- Toute reproduction interdite


La capitaine de l'équipe nationale féminine de football d'Afghanistan, Farkhunda Muhtaj, parle à la presse à la Tour de Belem à Lisbonne, le 29 septembre 2021.
Rodrigo Antunes/Reuters
De Antoine Grynbaum