Six mois après le départ des Américains de Kaboul et le retour au pouvoir des Talibans, « le pays des cavaliers » est en proie à un chômage endémique, à la famine et aux épidémies. Emmanuel Razavi, grand reporter et directeur de la rédaction de Fildmedia, a vécu et couvert la guerre en Afghanistan. Il est également auteur du livre « Grands reporters, confessions au cœur des conflits » (éditions Amphora, collection Bold, 2021). Il nous livre son analyse de la situation, qu’il juge dramatique.

J’ai eu la chance de vivre en Afghanistan, et d’y travailler en tant que grand reporter, peu après l’intervention de la coalition.

Je me souviens qu’à l’époque, le mot « démocratie » était dans toutes les bouches.

Les « insurgés » talibans offraient alors une résistance à la coalition dans le sud et l’est du pays, mais ils étaient jugés affaiblis, leurs forces comptant, selon plusieurs sources militaires, à peine moins d’un millier de combattants.

Pourtant, peu à peu, ils se sont restructurés et ont fait de la géographie afghane, qu’ils maitrisaient parfaitement, une arme puissante. Ces va-nu-pieds qui se déplaçaient au cœur des montagnes avec une simple couverture, un peu de riz pour subsister et une kalachnikov en bandoulière, ont mis à mal les armées, puissantes, de la coalition internationale.

En 2004, ayant été autorisé à faire un reportage sur les forces de la 101ème airborne américaine qui traquaient les leaders d’al Qaïda et les chefs talibans à la frontière afghano-pakistanaise, j’avais longuement discuté avec un médecin colonel de cette unité d’élite. Ce dernier m’avait confié, dès mon arrivée, que les antidépresseurs était « le meilleur allié des Djihadistes », les soldats américains en consommant de façon abusive pour lutter contre le stress qu’ils ressentaient à combattre un ennemi quasi-invisible.

Dès ma première nuit passée avec la 101ème, j’assistais ainsi à une scène qui en disait long sur la situation et qui expliquait le moral désastreux des troupes. Alors que la nuit tombait sur notre camp fait de tentes, de sacs de sable et de quelques préfabriqués, des obus de mortiers artisanaux furent tirés sur nous depuis les monts qui nous entouraient. Alors que les artilleurs de la 101ème s’apprêtaient à riposter avec leurs canons, un jeune sergent me cria, au milieu du brouhaha : « On leur tire dessus mais cela ne sert à rien, car ils sont déjà partis se cacher ! En fait, on ne voit presque jamais ceux contre lesquels on se bat ».

Pendant que les armées occidentales engagées sur le terrain vivaient cette drôle de guerre, à Kaboul, les diplomates occidentaux assuraient sans complexe que le pays avait retrouvé la stabilité, que les « insurgés » étaient en déroute. Pourtant, moins de trois ans plus tard, les talibans comptaient des milliers de combattants.

On connaît la suite …

Que se passe-t-il en Afghanistan aujourd’hui ?

Je l’avoue : j’ai aimé passionnément l’Afghanistan.

Je connais ses villes, nombre de ses villages parmi les plus reculés, ses lacs, ses montagnes et ses déserts.

Je connais aussi sa culture.

L’Afghanistan n’est pas le pays « moyenâgeux » que se plaisent à décrire certains analystes qui n’y ont jamais mis les pieds.

Le pays des cavaliers est bien sûr connu, à juste titre, pour la rudesse de sa nature et de ses habitants. Mais il est aussi un pays à la culture prodigieuse, où la poésie a autant sa place que la dague et la kalachnikov.

Il est une contrée pas si lointaine qui a toujours refusé de se soumettre aux étrangers, mais qui compte également en son sein des intellectuels, des enseignants, des journalistes, des magistrats, des chanteurs et même des simples quidams qui n’aspirent qu’à une chose : vivre en paix.

Ces gens-là, l’Occident les a abandonnés au mois d’août 2021.

Depuis, le pays s’enfonce dans la misère et la barbarie qui lui sont imposées par ses nouveaux maitres : les talibans. Six mois après leur retour au pouvoir, l’Afghanistan tout entier est comme paralysé. Les caisses des banques sont exsangues, d’autant plus que les Américains ont gelé 9,5 milliards de dollars d'avoirs détenus par la Banque centrale afghane.

Le chômage et la pauvreté sont partout. Il n’y a ainsi plus de travail, et plus de quoi se nourrir.

Dans les villes et les campagnes, une odieuse famine, qu’accompagnent sinistrement une épidémie de rougeole ainsi que la covid, tue des femmes et des enfants qui n’ont plus assez de défenses immunitaires.

La population afghane à laquelle l’Occident avait tant promis n’a presque plus rien.

Disons-le tout net : c’est un pays à bout de souffle.

Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés, un million d’enfants de moins de cinq ans pourraient ainsi mourir cet hiver​.

Comment accepter une telle horreur, après toutes les promesses que nous avons faites à ce peuple ?

L’effondrement de notre humanisme, autant que de notre pensée stratégique.

La défaite afghane, pour l’Occident, n’aura pas été que militaire. Elle marque l’effondrement de notre humanisme, autant que de notre pensée stratégique et géopolitique.

Pourtant, les stratèges occidentaux auraient dû prendre garde.

Car entre le régime arriéré des Talibans, al Qaïda et l’État islamique au Khorasan, l’Afghanistan demeure un sanctuaire du terrorisme islamiste. Celui-là même depuis lequel Ben Laden a organisé les attentats contre les tours jumelles en 2001, et depuis lequel l’Occident sera, à n’en pas douter, frappé à nouveau.

Alors que les Afghans subissent le joug de leurs geôliers talibans, qu’ils meurent de faim, de froid et de maladie, l’Occident - États-Unis en tête - s’inscrit déjà comme la victime de son propre cynisme.

Hors de ses frontières, centré sur lui-même, affaibli dans ses valeurs et sa détermination à combattre l’islamisme, il lui sera désormais difficile d’être pris au sérieux par ses ennemis comme par ses alliés.

Vingt ans de guerre, pour un bien piètre résultat, qui ont mené à la ruine et à la dictature, en quelques mois, un pays que l’on promettait à la démocratie.

22/02/2022 - Toute reproduction interdite


Le taliban Haknama, 20 ans, de la province de Helmand, tient un pistolet alors qu'il pose pour une photo au réservoir de Qargha, dans la banlieue de Kaboul, en Afghanistan, le 29 octobre 2021.
©Jorge Silva/Reuters
De Emmanuel Razavi