« Les Talibans ont gagné », selon l’aveu même du président afghan Ashraf Ghani qui a fui à l’étranger ce dimanche.  « Une guerre de 20 ans, dont l’issue montre l’affaissement du monde occidental face à l’obscurantisme islamiste », analyse Emmanuel Razavi, grand reporter et directeur de la rédaction de Fildmedia, qui a couvert l’actualité et vécu en Afghanistan.

L’édito de Emmanuel Razavi

J’ai une pensée pour mes amis afghans, ce peuple que j’ai tant aimé et que nous abandonnons après l’avoir bercé de faux espoirs et lui avoir donné des leçons de démocratie.

Bien sûr, la corruption des élites et des institutions afghanes est en partie la cause de la tragédie à laquelle nous assistons. Mais les démocraties occidentales ont une part, immense, de responsabilité. Car elles n’ont pas voulu voir, pas voulu entendre les mises en garde de nombreux responsables afghans qui leur annonçaient que les Talibans reprendraient le contrôle du pays.

L’Occident - les Américains en tête - a créé les conditions de ce chaos, par son incapacité à endiguer la corruption, mais aussi son incapacité à stopper les islamistes malgré une débauche de moyens logistiques et financiers sans précédent depuis la seconde guerre mondiale.

Je pense à toutes ces femmes, à tous ces jeunes gens nés après le 11 septembre 2001, à qui nous avons vanté notre modèle démocratique, pour les abandonner aujourd’hui aux mains de ces fous que sont les Talibans.

J’ai rencontré à plusieurs reprises des Talibans lors de mes reportages, entre 2004 et 2007, en Afghanistan. Ils sont ce que le monde porte de plus abject, de plus rétrograde, de plus violent. Ils ont soi-disant promis qu’ils respecteraient les droits de l’Homme une fois de retour au pouvoir. Qui peut les croire, quand des témoins sur place rapportent qu’ils ont déjà décapité des gens, ou marié de force avec leurs combattants des jeunes femmes dans les zones qu’ils ont conquises ces dernières semaines ?

C’est un drame humain, un drame d’ampleur mondiale dont nous allons vite mesurer l’impact. Car ce qui se passe en Afghanistan nous concerne tous. L’Afghanistan redevient aujourd’hui la place forte des Talibans. Il redeviendra aussi celle des djihadistes du monde entier. Nous n’allons pas tarder à le comprendre et à en subir à nouveau les conséquences, c’est une évidence.

Souhaitons au moins que nos démocraties aient la décence d’accueillir les Afghans qui ont travaillé pour elles, et qui sont systématiquement menacés de mort.

C’est là notre devoir vis -à-vis de ces gens qui ont cru en nous et en nos valeurs.

16/08/2021 - Toute reproduction interdite


Des combattants talibans se tiennent devant le ministère de l'Intérieur à Kaboul, le 16 août 2021.
© Reuters
De Emmanuel Razavi