Pour comprendre l’humiliante défaite des Américains en Afghanistan, il faut faire un peu d’Histoire et revenir à l’invasion du Cimetière des empires par les soviétiques en 1979. Celui-ci donne en effet des clés de compréhension permettant de mieux analyser la situation actuelle. Il faut ainsi se souvenir que pendant les dix ans (1979-1989) de l’occupation russe, Washington et ses alliés ont soutenu les résistants afghans, contribuant à semer les graines du djihadisme moderne.

L’édito international de Roland Lombardi.

Depuis l’Antiquité, l’Afghanistan a toujours été convoité par tous les grands empires qui voulaient contrôler l’Asie centrale et méridionale. Voie de passage en direction du subcontinent indien et carrefour des grandes civilisations, cette région, constituée de hautes terres enclavées et peuplée de montagnards (qui ont toujours donné de farouches guerriers à travers le monde et l’histoire), ne fut globalement conquise que de manière éphémère. Les envahisseurs successifs, des Perses aux Turco-mongols de Tamerlan et de Bâdur, en passant par les Macédoniens d’Alexandre, des Huns, des Arabes et des Mongols de Gengis Khan, n’ont jamais maîtrisé et totalement pacifié ce pays.

Au XVIIIe et au XIXe siècles, c’est le fameux « Grand Jeu » (Kipling) qui définit la rivalité coloniale et diplomatique entre l’Empire britannique et la Russie en Asie. Profitant de l’affaiblissement des puissances musulmanes et considérant la région comme un tremplin leur permettant l’accès aux mers chaudes (Méditerranée, Golfe persique, mer d’Arabie, Océan indien), les Russes convoitent bien évidemment le « pays des Cavaliers » (Kessel). Les agents des tsars (comme plus tard de l’URSS) travaillent notamment la province du Baloutchistan, à cheval sur l’est de l’Iran et l’ouest du Pakistan actuels.

Solidement implantés aux Indes, les Britanniques ne l’entendent pas de cette oreille. Afin d’empêcher une présence russe en Afghanistan, une avancée vers le sud et contenir toute menace venant du nord-ouest (capitaine Connolly), Londres installe à Kaboul, en 1839, un pouvoir favorable à ses intérêts. Mais deux ans plus tard éclate une révolte et c’est pour l’armée anglaise, la défaite humiliante de Gandamak en 1842.

Deux autres guerres opposeront Britanniques et Afghans en 1878-1880 (victoire anglaise) et enfin en 1919 où l’Afghanistan victorieux gagnera son indépendance complète.

Quant à l’Empire russe, devenu depuis peu l’URSS, il gardera toujours une attention particulière pour cette zone…

Guerre russo-afghane de 1979 à 1989, dernier grand conflit de la Guerre froide

En 1973, le prince Daoud fomente un coup d’État contre son cousin, le dernier roi d’Afghanistan Zaher Shah. Le premier président de la République d’Afghanistan (1973-1978) souhaite s’éloigner de l’influence de Moscou. C’est pourquoi le KGB soutient la révolution de 1978 qui amène au pouvoir le Parti démocratique populaire d'Afghanistan (PDPA), d’obédience marxiste-léniniste et le pro-russe Nour Mohammad Taraki. Or celui-ci est destitué et assassiné en septembre 1979 par son rival Hafizullah Amin.

Le nouveau président de la « République Démocratique d’Afghanistan » et du « Conseil Révolutionnaire », bien que communiste et grand admirateur de Staline, entend, lui, s’émanciper du Kremlin et diriger seul son pays. Se voulant plus communiste que les soviétiques, Amin reste sourd aux conseils de prudence et de modération du KGB, plus pragmatique (déjà !), quant à sa volonté d’imposer par la force le « progrès » à une société musulmane traditionnelle et surtout ses attaques contre la religion et les mollahs afghans. En trois mois, ses réformes radicales (Athéisme d’État, interdiction du port du voile pour les femmes, confiscation des biens du clergé, collectivisation des terres paysannes…) finissent par le rendre encombrant pour les Russes, extrêmement impopulaire auprès des Afghans et déclenchent des révoltes dans de nombreuses régions qui vont rapidement se transformer en guerre civile.

Pour Moscou, la situation devient critique mais le Politburo hésite à intervenir directement. Surtout que les experts du Kremlin, fins connaisseurs de l’Orient, et au premier rang desquels le grand orientaliste Evgeni Primakov, rappellent à Brejnev les espoirs déçus de la Russie impériale dans l’Afghanistan du XIXe siècle et le rôle historique et mortifère pour tous les empires qui s’étaient aventuré dans le « Royaume de l’Insolence ». Qu’à cela ne tienne. Il en va de la crédibilité de l’Union soviétique auprès de ses alliés et cela permet de profiter des errances et de la faiblesse de l’administration démocrate de Carter au pouvoir à Washington. De plus, l’Iran voisin, qui vient de connaître en février 1979 une révolution islamique sous l’égide de l’Ayatollah Khomeini, commence à appeler au Jihad tous les musulmans d’Asie centrale contre le régime afghan.

Le danger d’une république islamique à ses portes est inadmissible pour l’URSS, et le Kremlin se décide donc à intervenir. C’est l’opération « Tempête 333 ». Dans la nuit du 24 au 25 décembre 1979, l’Armée rouge envahit plusieurs régions frontalières. Le 27 décembre, des parachutistes et des commandos Spetsnaz donnent l’assaut sur le palais présidentiel et viennent à bout des 2 200 gardes du corps d’Amin avant de l’éliminer à son tour.

Babrak Karmal, plus modéré, est mis au pouvoir par Moscou. Parallèlement, les soviétiques prennent rapidement le contrôle de l’« Afghanistan utile », c’est-à-dire 20% du territoire, soit les zones les plus riches et les plus peuplées : les régions de la frontière sud de l’URSS (le gaz naturel local exploité par les Russes servait à financer « l’aide » fournie aux Afghans), le tunnel de Salang, la région de Kaboul et les principaux autres grands centres urbains de la route contournant la masse de l’Hindou Kouch et conduisant de Kandahar à Hérat.

Pour les Soviétiques, leur intervention ne devait durer que quelques mois, une année tout au plus. Ils souhaitent ne pas froisser les sentiments nationalistes et « afghaniser » la guerre, en donnant l’impression que l’armée afghane parvient à dominer la situation. Or, celle-ci se délite sous le coup des désertions et le contexte intérieur ne cesse de se dégrader.

Les Russes vont ainsi délaisser pour un temps les campagnes et les zones montagneuses, où leurs blindés et leur doctrine militaire conventionnelle qui privilégient la puissance de feu s’avèrent inopérants. Cela va profiter à la résistance et aux Moudjahidines (les combattants sacrés, combattants du jihad) afghans. Pachtounes, Baloutches, Tadjiks et autres mettent alors entre parenthèses leurs rivalités ancestrales pour combattre l’ennemi commun : l’Union soviétique.

L’histoire a occulté le fait que malgré un apparent enlisement, la 40e armée russe utilisa certes la politique de la « Terre Brulée » et la brutalité (voire la cruauté), mais tout en jouant aussi sur les divisions intrinsèques de ses adversaires, les actions psychologiques et une politique de pacification, cherchant des ralliements et passant maître dans l’art d’arranger des cessez-le-feu au niveau local avec certains groupes rebelles (comme celui de Massoud en 1983).

Sollicitant l’avis de militaires vietnamiens, experts de la guerre insurrectionnelle (victorieux contre les Français puis contre les Américains), et se réappropriant l’art de la guerre de partisans moderne qu’elles avaient elles-mêmes réinventé - mais oublié –, les forces spéciales russes vont par ailleurs rapidement parvenir à s’adapter à ce territoire hostile notamment en mettant au point leur meilleure arme antiguérilla à l’efficacité redoutable, le couple « fantassin-hélicoptère ». Ainsi, même si on l’oublie aujourd’hui, elles vont alors remporter au niveau tactique un certain nombre de victoires (Cf. Afghanistan, les victoires oubliées de l’Armée rouge, de Mériadec Raffray) en reprenant un certain avantage sur la résistance durant la période 1984/1985.

Pour autant, ces réajustements tactiques et stratégiques ne suffiront pas à assurer une victoire globale et définitive à l’Armée rouge. Car, dans le contexte de la Guerre froide, il faut compter avec l’implication dans le conflit du grand rival américain …

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

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28/08/2021 - Toute reproduction interdite


Une femme afghane passe devant un panneau qui dit "Merci à nos amis soviétiques et au revoir", dans le centre de Kaboul, le 15 mai 1988.
© Richard Ellis/Reuters
De Roland Lombardi