C’est un symbole mondial de la liberté d’expression et de la résistance à l’obscurantisme islamiste qui a été tué par les talibans dans la vallée du Pandjshir, en Afghanistan.  Proche du commandant Massoud aux côtés duquel il avait failli mourir le 9 septembre 2001, dans l’attentat perpétré par al Qaïda contre « le lion du Pandjshir », notre ami et confrère Fahim Dashty était un immense journaliste. Avec sa mort, c’est une page qui se tourne sur les années Massoud. Notre rédaction lui rend hommage.

Par Jean-Pierre Perrin

En février, un ami, journaliste français de passage à Kaboul, m’avait appelé avec son téléphone. « Tiens, je te passe un de tes copains afghans qui veut te dire bonjour ». C’était Fahim Dashty. Toujours la même bonne humeur, le rire à fleur de mots, et, à l’entendre, l’impression, que l’on venait de se quitter la semaine dernière. C’est à ce moment que je me suis souvenu combien il était fidèle. Pas seulement en amitié. Il l’était aussi dans ses engagements et ses combats.

C’est pourquoi je n’ai pas été surpris d’apprendre, il y a quelques jours, qu’il avait quitté le journal qu’il avait fondé pour rejoindre dans le Pandjshir Ahmad Massoud, le fils de Ahmad Chah Massoud, le légendaire commandant de la résistance afghane aux Soviétiques, puis aux talibans. Il l’avait fait après la chute de Kaboul, le 15 août dernier.

Massoud père avait été son héros. Comme lui, il ne quittait guère son pakoul (le bonnet en forme de galette si caractéristique des montagnards afghans). Il avait aussi été son confident. Il était d’ailleurs à ses côtés quand celui-ci avait été tué par les deux kamikazes tunisiens qui, le 9 septembre 2001, avaient fait exploser une caméra piégée à Khodja Bahuddin, l’un de ses derniers réduits dans l’extrême nord de l’Afghanistan. Il avait alors été cruellement brûlé aux mains et au visage et avait perdu un œil. A la détresse physique, aux intenses souffrances qu’il avait ressenties pendant sa longue convalescence, passée en grande partie en France, s’étaient ajoutés la douleur morale et l’immense chagrin d’avoir vu mourir « le lion du Pandjshir » dans une pauvre tanière, si loin de sa belle vallée.

Des deux tueurs, il avait simplement dit : « il était impossible de deviner qu'il s'agissait de terroristes. Ils étaient sûrs d'eux, cools. On aurait dit de vrais journalistes ».

Mais il avait survécu et même bien récupéré. Il avait recommencé à rire et riait même beaucoup, quand bien même son regard conservait souvent un voile triste. Petit, blond, la barbe mal taillée, souvent vêtu de treillis à la Indiana Jones mais sans sa carrure, avec un pantalon blanc cassé et un blouson en cuir marron, il passait à peu près inaperçu. Foin des apparences, il savait ce qu’il voulait : fonder un journal et y défendre la liberté d’expression. C’est pourquoi il était vite reparti pour l’Afghanistan. Son journal, Kabul Weekly, il l’a fondé. Et la liberté de la presse, il l’a défendue à la tête du Syndicat national des journalistes afghan (ANJU), un syndicat affilié de la Fédération internationale des journalistes (FIJ).

Défendre la liberté, au prix de sa vie

Mais en Afghanistan, la liberté se défend d’abord les armes à la main. Après la prise de Kaboul par les talibans et son départ pour le Pandjshir, il était devenu le porte-parole du Front national de résistance, fondé il y a deux ans par Massoud fils. Et il twittait régulièrement pour informer le monde entier de l’évolution de la situation et des combats en cours. Mais, dimanche, sur le fil Twitter, aucune nouvelle de lui. Peu après, tombait l’accablante nouvelle de son décès lors des violents affrontements provoqués par la dernière attaque des combattants fondamentalistes. Et, quasiment en même temps, celle que les talibans étaient maîtres de la vallée, cette vallée tellement symbolique qu’elle s’identifiait à ses combats.

Avec le sacrifice de Fahim Dashty, c’est l’un des meilleurs journalistes afghans qui nous quitte. Et c’est aussi une page qui se tourne sur les années Massoud, puisqu’il était l’un de ses derniers fidèles, d’autant plus qu’Ahmad, le fils du héros du Pandjshir, apparaît bien différent de son père, plus proche des grandes écoles britanniques, y compris militaires, que des âpres maquis afghans.

L’un des derniers messages de Fahim Dasty était quasiment testamentaire, comme une prémonition de son départ prochain : « Si nous mourrons en résistant, c’est une victoire pour nous. L’histoire écrira sur nous, en tant que personnes qui se sont levées pour défendre leur pays, jusqu’à la fin des temps ». Même pas de référence à Dieu. Mais même Dieu semble avoir renoncé à l’Afghanistan.

06/09/2021- Toute reproduction interdite


Un camion portant les marques du Front de résistance nationale est vu au sommet d'une montagne près de la vallée de Panjshir, en Afghanistan, sur cette image obtenue à partir d'une vidéo non datée.
© National Resistance Front of Afghanistan/Handout/Reuters
De Jean-Pierre Perrin