Auteur de l’ouvrage Afghanistan Les victoires oubliées de l’armée Rouge (Economica, 2010), notre journaliste spécialiste des affaires militaires, Mériadec Raffray, qui a couvert l’Afghanistan, interroge le bilan de la guerre américaine de 20 ans au royaume de l’Insolence, à l’aune de celui des Soviétiques durant leur occupation de 1979 à 1989.

Par Mériadec Raffray

N’écoutant sans doute que ses conseillers en politique intérieure, Joe Biden a frisé la sortie de route sécuritaire et envoyé au monde entier un désastreux signal politique en ordonnant l’extraction sans tambours ni trompettes, dans la nuit du 1er au 2 juillet, des derniers soldats américains présents sur le sol Afghan. Ils étaient regroupés sur la grande base aérienne de Bagram, dans la banlieue de Kaboul, la porte d’entrée et de sortie du pays, que les Soviétiques empruntèrent en 1979 pour envahir le « royaume de l’Insolence ».

Était-ce pour contenter son électorat à l’approche de la célébration hautement symbolique du 20e anniversaire des attentats du 11 septembre 2001, déjà une défaite stratégique ? Le démocrate s’est privé sciemment des moyens d’évacuer en bon ordre son personnel diplomatique en cas d’urgence, et indiqué qu’il était prêt à abandonner les quelques 260 000 Afghans et leurs familles, selon les estimations des ONG anglo-saxonnes, ayant travaillé pour l’opération « Enduring Freedom » (« Liberté Immuable ») en 20 ans ; la force américaine a compté jusqu’à 100 000 hommes au plus fort (2009-2010) de cette guerre. Presque autant que les 108 000 soldats, dont une majorité de conscrits, que les Soviétiques alignèrent au maximum durant la « première » guerre d’Afghanistan, de 1979 et 1989.

Un mois et demi plus tard seulement, le 15 août dernier, la prise de Kaboul par les nouveaux maîtres du pays a contraint Washington à faire machine arrière sous les yeux des caméras du monde entier. Une volte-face qui lui aura coûté la mort de 13 Marines dans l’attentat du 26 août commis par la branche locale de Daesh. Ils complètent la liste des 2 300 Américains tombés au combat au cours de cette longue séquence, auxquels il faut ajouter le sacrifice de leurs alliés de la coalition internationale (la Force internationale d’assistance et de sécurité - FIAS), dont 450 Britanniques, 158 Canadiens et 90 Français. Un bilan élevé au regard des standards occidentaux. Sans commune mesure toutefois avec le prix que payèrent les Soviétiques pour leurs dix années d’occupation du pays : 26 000 morts.

Le dénouement brutal et cynique de l’aventure américaine dans ce pays enclavé, régi par la géographie des vallées et des ethnies, véritable zone pivot entre le Moyen-Orient et l’Asie, n’aura surpris que les experts autoproclamés. Biden n’aura fait que mettre un point final à une stratégie de retrait esquissée par Barack Obama et consolidée par Donald Trump.

À son arrivée à la Maison Blanche en 2009, le premier octroie à ses généraux (Petraeus, puis Mc Chrystal) un sérieux renfort pour déployer leur stratégie de contre-insurrection qui porte des fruits en Irak. Fort des succès tactiques obtenus et surtout de la mort de Ben Laden en mai 2011, il ordonne alors le retrait progressif. La priorité est donnée à l’Afghanisation du conflit, avec la formation de 300 000 hommes (sur le papier). Ce sera un échec.

Avec son style de « deal maker », son successeur accélère deux ans après son élection. En 2018, il ouvre officiellement des négociations avec la branche politique des Talibans à Doha au Qatar, allié des deux parties (des négociations commencées dans les faits très officieusement dès 2009 par Richard Holbrooke, alors émissaire spécial d’Obama pour l’Afghanistan).

Un accord est conclu en février 2020, qui fixe le calendrier du retrait américain et ouvre la route politique de Kaboul aux Talibans. C’était torpiller le gouvernement pro-occidental du président afghan Ashraf Ghani. Dès lors, pourquoi son armée aurait-elle défendu les perdants de ce nouvel avatar du « Grand Jeu » ? Washington n’eût aucun mal à discuter avec les Talibans. Ils étaient les mêmes ou les descendants directs de ceux que la CIA arma de missiles Stinger contre les Soviétiques.

Quand Poutine proposait à Bush de le briefer

Après leur défaite de 2001, les mollahs afghans se remirent progressivement en scelle dans les zones tribales pakistanaises contigües de la frontière, sous la protection l’ISI, les services secrets pakistanais. Islamabad, où s’est installé depuis un pouvoir frère, s’est toujours débrouillé pour jouer un rôle de premier plan dans son arrière-cour géostratégique. Grands vainqueurs de cette guerre de 20 ans, les Talibans de 2021 – qui sont pour beaucoup les mêmes qu’en 2001 - ont mis de l’eau dans leur communication pour apparaître respectables le temps de la transition. Pourquoi auraient-ils renié leur idéologie et leurs amitiés ?

En 2011, analysait l’aventurier Patrice Franceschi, qui a lutté aux côtés des moudjahidines pro-Français du Wardak durant la guerre soviétique, les Américains avaient déjà réussi le tour de force de transformer la zone « en une vaste poudrière anti-occidentale ». Ce que même les Soviétiques brutaux évitèrent.

En 1989, l’armée Rouge quitte en bon ordre un Afghanistan dont elle a réussi à contrôler les parties « utiles ». Par les airs ou par la route, ses généraux rapatrient 10 000 hommes et 500 chars en quelques mois. Et ils laissent le pouvoir à un affidé du Kremlin, Mohammed Najibullah, qui tiendra la barre jusqu’à 1991, date de la chute de l’Union Soviétique. S’ensuivra une nouvelle guerre civile pour le contrôle de Kaboul qui se clôturera par la victoire des Talibans en 1996. Les plus idéologues des Moudjahidines l’emportèrent, notamment grâce aux armes américaines qu’ils avaient précieusement conservé pour ce moment décisif…

En 2001, le jeune gouvernement de Poutine proposa discrètement à Georges W Bush et à ses équipes de les « briefer » sur l’Afghanistan et ses pièges. Washington lui opposa une fin de non-recevoir ; nous avons pour nous le droit et la supériorité technologique, répondirent les Américains. Vingt ans plus tard, le maître inchangé du Kremlin n’a même pas pris la peine de commenter la débâcle de l’Oncle Sam : les images parlent d’elles-mêmes. Moscou comme les capitales de ses ex-satellites frontaliers de l’Afghanistan - Tachkent en Ouzbékistan, Bichkek au Kirghizistan et Achgabat au Turkménistan - n’ont jamais envisagé la possibilité que les faucons-messianistes anglo-saxons réussissent à greffer la démocratie au royaume de l’Insolence, pétri de culture féodale et tribale, où tout principe fédérateur a disparu avec l’effondrement de la monarchie en 1973. Ils attendaient la fin de la partie, en espérant que les dommages collatéraux seraient gérables. Ce que l’on mesurera dans les tous prochains mois.

01/09/2021 - Toute reproduction interdite


Un soldat américain se tient debout sur une épave d'avion de fabrication soviétique sur la base aérienne de Shindand, à l'ouest de l'Afghanistan, le 28 février 2005.
©David Brunnstrom/Reuters
De Meriadec Raffray