Le grand reporter et spécialiste du monde perse Jean-Pierre Perrin signe Kaboul, l’humiliante défaite (Ed. Equateurs, 2022). Un récit qui revient sur vingt ans d'une guerre où les Américains tout puissants ont multiplié erreurs et errements.

Entretien conduit par Marie Corcelle

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Fild : Comment expliquez-vous qu’après une première intervention plutôt fructueuse en Afghanistan, les choses soient allées de mal en pis pour les États-Unis ?

Jean-Pierre Perrin : Le monde entier a soutenu l’intervention des États-Unis, puis celle des pays alliés. C’est un cas de figure absolument unique que l’on ne retrouvera sûrement plus jamais. L’Amérique avait toutes les cartes en main pour faire de cette intervention une success story, mais ses échecs sont innombrables. À commencer par des raisons extérieures. À partir de 2003, l’armée américaine est engagée en Irak, et cela aura des conséquences désastreuses pour elle-même et pour l’Afghanistan. Ses meilleurs régiments ainsi qu’une large partie de sa flotte d’hélicoptères partent se battre sur le sol irakien. De même pour les unités de démineurs, alors que l’on observe à l’époque en Afghanistan une forte intensité du minage des routes. L’armée des États-Unis, aussi considérable soit-elle, n’a pas les moyens de se battre sur les deux fronts à la fois, et la guerre d’Afghanistan sera sacrifiée au détriment de celle en Irak.

Fild : Quelles ont été les erreurs des États-Unis au départ ?

Jean-Pierre Perrin : Les services de renseignement américains et de l’OTAN ont été incapables de prévoir le retour des talibans. Ils ont constaté qu’il y avait des assassinats, des embuscades ici et là, mais ils pensaient que c’était là un phénomène isolé, une sorte d’arrière-garde qui menait des combats. Mais en réalité, c’était bien le retour des talibans qu’il fallait voir. Si les talibans avaient été vaincus très facilement et écrasés sous les bombes dans un premier temps, ils n’avaient pas pour autant perdu l’essentiel de leurs effectifs. Les chefs s’étaient en grande partie rendus au Pakistan, et les combattants ordinaires avaient regagné leurs villages. Sans oublier que les talibans, après avoir été vaincus, ont proposé aux Américains une amnistie et leur ont tendu la main. Mais cette occasion n’a pas été saisie : George Bush aimait à répéter que ceux qui accueillaient les terroristes étaient aussi responsables que les terroristes eux-mêmes. Il n’y a donc pas eu de proposition de paix.

Fild : Quels étaient les rapports de force sur le terrain ?

Jean-Pierre Perrin : C'est une véritable guerre asymétrique. Même si les talibans profitaient d’une aide importante du Pakistan - qui offrait l’approvisionnement en armes, prodiguait des renseignements et des conseils, pourvoyait des bases de repli et un entraînement aux combattants – on était quand même loin d'une puissance comme la Chine ou la Russie. Cette guerre a été gagnée par la faiblesse du camp adverse. L’armée américaine était évidemment surpuissante, mais elle devait composer avec l’armée afghane qui était en cours de formation et qui n’était pas forcément décidée à se battre contre les talibans. Elle était faite de bric et de broc, et ses soldats s‘engageaient surtout pour pouvoir nourrir leurs familles. Il n’y avait pas de réelle motivation, sauf dans les sections des forces spéciales. L’essentiel des bataillons étaient minés par les désertions, abandonnés à eux-mêmes, pas vraiment ravitaillés… Mais le conflit afghan a également été remporté grâce à l’utilisation massive d’engins explosifs improvisés (improvised explosive devices). Si on regarde les statistiques de l’OTAN, jusque dans les années 2013/2014, 70% des pertes sont dues aux mines antipersonnel. Les talibans en ont mis partout, et ils ont acquis une maîtrise complète de leur fabrication, ce qui a énormément paralysé les forces occidentales. Ces engins étaient fabriqués à partir de deux usines d’engrais chimique au Pakistan, et jamais les Américains n’ont pu obtenir leur fermeture. C’est très révélateur d’une guerre asymétrique : par l’existence de deux grandes usines dont la production est détournée pour servir à fabriquer de bombes, on arrive à avoir un effet déterminant sur la conduite de la guerre.

Fild : Vous écrivez que « les États-Unis ont essayé de faire la guerre sans la comprendre ». Pourquoi ?

Jean-Pierre Perrin : Je crois que les Américains sont arrivés avec des idées reçues plein la tête, dans un contexte où il n’y avait plus véritablement d’adversaire. Depuis la fin de l’URSS, ils n’avaient plus vraiment eu d’ennemis. Le djihadisme n’est pas une armée régulière, et les États-Unis sont arrivés avec une confiance énorme. Ils ont écrasé les talibans rapidement, et ont cru que l’affaire était réglée. Je pense qu’ils ont été victimes de leur hyperpuissance : comme ils se croyaient imbattables, ils n’ont pas pensé qu’une armée irrégulière de quelques milliers d’hommes pourrait les mettre en difficulté. C’est le syndrome de l’hyperpuissance : être incapable du moindre regard lucide sur ses échecs. Ce n’est arrivé que bien plus tard ; or, dans ce genre de conflits, les premières années sont décisives. Et puis il y a eu des erreurs stratégiques majeures de la part des Américains.

Fild : Par exemple ?

Jean-Pierre Perrin : Lorsque l’armée lançait de grandes offensives dans le sud du pays, dans la province du Helmand par exemple, elle y engageait des forces considérables mais laissait dans le même temps à découvert des flancs entiers du pays. Quand on attaque ce genre d’ennemis dans des territoires essentiellement vides, les talibans s’évanouissent dans la nature. Et pendant que les États-Unis investissaient des bataillons entiers à la recherche d’un ennemi fantôme, d’autres talibans profitaient de la projection de ces forces dans le sud pour se concentrer dans d’autres zones, là où l’armée américaine n’était plus.

Fild : Reste-t-il cependant des éléments positifs de l'intervention américaine ?

Jean-Pierre Perrin : Oui, il y a malgré tout eu des progrès : si on regarde le niveau de vie vers 2010, il n’a jamais été aussi élevé. Le PIB a monté en flèche, des écoles ont été ouvertes, toute une classe moyenne est née, une société civile a commencé à balbutier… Grâce à l’aide occidentale qui était considérable (l’équivalent de plusieurs plans Marshall ), beaucoup de choses ont été faites, mais très peu en comparaison des sommes allouées. Cet argent a profité aux chefs de guerre, à une partie du gouvernement, à la famille Karzaï, à des ONG qui s’en sont mis plein les poches… Ce qui explique le discrédit du gouvernement de Kaboul, et cela a servi la propagande des talibans. Ils n’ont jamais prospéré dans les villes mais dans les campagnes, là où l’État est incapable d’apporter une administration, où le niveau d’éducation est très faible… L’insurrection avait donc, en ces endroits, un terreau favorable. Mais les grandes villes comme Kaboul, Hérat, Mazar-e Charif et le centre de l’Afghanistan n’accepteront jamais l’ordre taliban. Est-ce que ce sera un jour suffisant pour faire reculer leur emprise ? Je ne sais pas….

Fild : Quelles sont aujourd'hui les possibilités d'une remise en cause du pouvoir des talibans ?

Jean-Pierre Perrin : Il faudrait, je crois, une conjonction de facteurs pour que les divisions inter-talibanes éclatent. Ces discordances sont réelles et s’expriment déjà, comme on l’a vu lors de la formation du gouvernement. Il y a une opposition entre les talibans du sud, disons historiques, et ceux de l’est, très liés aux services secrets pakistanais, à Al-Qaïda et aux trafiquants de drogue, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Les talibans de l’est du pays contrôlent Kaboul, quand ceux du sud détiennent Kandahar. Il y a une opposition qui est là, mais est-ce que cela ira jusqu’à des affrontements réels ? On ne peut pas le dire pour le moment ; elle peut en tout cas fragiliser la coalition au sein des talibans. Même s’ils ont un bagage religieux qui est commun, on ne peut pas prendre leur mouvement comme un ‘’ tout ‘’. Il est issu de différents fronts (mahaz) militaires. Mais avec la famine qui dévaste le pays et la situation dramatique dans laquelle se trouve l’Afghanistan, ces divisions sont devenues invisibles.

07/03/2022 - Toute reproduction interdite


"Kaboul, l'humiliante défaite" par Jean-Pierre Perrin
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