Emmanuel Razavi est Grand reporter et directeur de la rédaction de Fildmedia. Il a couvert la guerre en Afghanistan de 2004 à 2007. Durant ses longs séjours au « pays des cavaliers », il a suivi les armées de la coalition sur le front des combats, mais aussi les djihadistes talibans. Il revient sur le départ accéléré des forces américaines du pays, vingt ans après l’intervention occidentale.

Édito.

Le retrait des forces américaines du pays des cavaliers est sans aucun doute le signe d’un échec qui était prévisible depuis plusieurs années.

Au fond, la plus longue guerre que les États-Unis auront eu à mener si loin de chez eux n’aura pas servi à grand-chose. Bien sûr, Ben Laden a été tué. Mais Al Qaïda sévit toujours. Le Mollah Omar est quant à lui mort, mais les Talibans, eux, se sont reconstitués.

Aujourd’hui, le gouvernement afghan contrôle moins d’un tiers des districts du pays. Les Talibans, dont les forces sont estimées entre 40 000 et 60 000 hommes, en contrôlent également un bon tiers. L’armée afghane compte 170 000 hommes. Elle devrait faire face, car elle regorge de bons combattants. Mais c’est une armée désorganisée, en proie à la corruption et aux désertions, qui manque de moyens.

Une succession d’erreurs de la part des Américains

Il ne faut pas avoir peur de le dire : si les Américains et leurs alliés ont commis deux immenses erreurs, c’est d’une part de privilégier la guerre contre le terrorisme à la reconstruction économique, sociale et administrative du pays et, d’autre part, de ne pas avoir su cerner sa complexité sociologique et ethnique.

En 2001, lorsque les forces de la coalition sont intervenues en Afghanistan, les Afghans, sous le joug des Talibans, étaient persuadés qu’elles venaient les libérer. Mais lorsque les Américains ont commencé à prendre le contrôle du territoire, leurs patrouilles – même si elles ont aussi fait des choses bien - se sont parfois mal comportées dans certains villages, défonçant les maisons restées closes à coups de bélier ou dévoilant de force des femmes qui ne voulaient pas montrer leurs visages. Cela a contribué à changer la donne, et à retourner contre eux les Afghans, choqués que l’on ne respecte pas leurs traditions.

Parallèlement, la coalition a bizarrement laissé prospérer les seigneurs de guerre, par ailleurs narcotrafiquants pour la plupart.

Enfin, en 2005, lors des élections législatives, comme il n’y avait pas assez de candidats, la communauté internationale a promis l'amnistie aux chefs talibans qui déposeraient les armes et rejoindraient le processus de paix. Une partie d’entre eux, surnommés « talibans modérés » ont accepté.

Parmi eux, il y avait un dénommé Abdel Salam, surnommé « Rocketi ». Alors qu’il était encore officiellement recherché par les Américains, il m’avait reçu, avec mon confrère Éric de Lavarène, dans une maison située à quelques centaines de mètres d’une base militaire américaine, à quelques heures de la capitale afghane. Lors de notre entretien, il m’avait dit : « La démocratie est un concept européen. Une fois que je serai élu, je ferai venir mes amis ». Ses amis, c’étaient les Talibans qui en ont profité pour reprendre des forces et s’institutionnaliser à l’intérieur d’un État gangréné par la corruption et les dissensions ethnico-politiques.

Les Talibans veulent reprendre Kaboul

Vingt ans de présence occidentale n’auront rien changé.

Des années de négociation entre le régime de Kaboul, les États-Unis et les islamistes n’auront par ailleurs pas empêché le départ des soldats Américains dans une précipitation qui apparaît comme le symbole d’une absolue débâcle militaire.

Aujourd’hui, l’Afghanistan, déjà en proie au chaos, s’attend au pire. Assurément, les Talibans ont pour objectif de reprendre Kaboul, même s’ils savent qu’ils devront faire face à une résistance.

Ainsi, vingt ans après les attentats du World Trade Center et l’intervention en Afghanistan de la plus importante coalition depuis la seconde guerre mondiale, ils ont, semble-t-il, gagné la guerre contre le monde libre.

04/07/2021 - Toute reproduction interdite


Afghanistan 2006 : Les reporters Emmanuel Razavi et Éric de Lavarène, avec les forces spéciales afghanes en charge de la traque de Ben Laden
© DR
De Emmanuel Razavi