Les parents de Vincent Lambert, patient en état pauci-relationnel[1] depuis onze ans, ont reçu un email le 10 mai dernier : « Votre fils sera sédaté ». Signé « cordialement » par le docteur Sanchez. Vincent Lambert, suite à un grave traumatisme crânien, végète au CHU de Reims depuis 2008. Garder en vie ou laisser mourir ? Tel est le dilemme cornélien qui a divisé la France ces derniers jours.

Après l’annonce de mettre en exécution la décision du 9 avril 2018 et qui vise à arrêter l’alimentation et l’hydratation de Vincent Lambert, tétraplégique et en « conscience minimale », l’émoi fut grand dans la société française. Que l’on soit adepte de l’euthanasie ou défenseur inconditionnel de la vie, l’information dérange et nous place face à une immense angoisse existentielle ; celle de la crainte de l’abandon et de la mort imposée. L’affaire Lambert est l’expression d’une nébuleuse législative, éthique et médicale. Une zone grise tenace entoure ce cas médical qui a divisé les médecins et les membres du conseil consultatif national d’éthique (CCNE). Faut-il arrêter les soins ou les poursuivre ? Sachant que Vincent Lambert est condamné à mener une vie de grabataire dans l’hôpital de Reims et qu’il ne peut plus poursuivre sa vie comme avant ? Au malheur de son épouse et de sa famille qui s’accrochent comme à un radeau dans une mer houleuse, à chaque réaction timide du patient : une mimique, un sourire, une larme qui coule sur ses joues, un clignement des yeux…

Le grand dilemme, que présente cette affaire dont l’évolution vertigineuse va de la décision d’arrêter les soins jusqu’à celle de leurs reprises suite à l’ordonnance de la Cour d’appel de Paris de respecter les mesures de l’ONU (CIDPH), se manifeste dans une pléthore de questions : Quelles sont les limites de l’éthique ? Qui décide du maintien de la vie d’une personne ? Pourquoi s’oppose-t-on au vote d’une loi sur l’euthanasie en France ? Pourquoi est-on loin du consensus médical dans l’affaire Lambert ? Faut-il défendre la dignité de la mort ou la nécessité de vie ? Ces interrogations aux résonnances kaléidoscopiques et déroutantes tracent la limite entre deux visions de la vie humaine : une vision progressiste et économique face à une vision conservatrice qui privilégie la vie comme valeur suprême en dépit de la présence d’une lourde situation handicapante.

L’opinion publique est donc divisée. Il y a ceux qui cautionnent l’arrêt de soins onéreux pour Vincent Lambert. Mais est-ce une raison nécessaire de la mort qu’on allait lui imposer en lui coupant l’hydratation et les aliments ? Ensuite, il y a ceux qui défendent la vie en liant la décision du Docteur Sanchez à un déclin moral créant une décrépitude civilisationnelle. On ne saurait trouver le fil d’Ariane dans cette affaire. Le malaise est profond ; celui qui nous confronte à notre propre mort. Le progressisme qui prêche l’inclusivité des plus faibles et de plus démunis serait-il en train d’exclure Vincent Lambert ? La défense du patient tétraplégique n’est-elle pas une résistance à ce progressisme dont les assises sont l’utilité et l’utilitarisme ? Rappelons le geste de contestation et de résistance de ceux qui ont soutenu Vincent Lambert en face du ministère de la santé. Ils avaient les pouces levés pour réclamer la vie pour Vincent. Geste rappelant une coutume archaïque dans les cirques romains pour demander la grâce pour une personne. Geste, de surcroît, très symbolique nous ramenant à une forme de tribalisation de la société, d’un retour à une symbolique ancienne en l’absence d’un dispositif législatif clair. La dignité ne serait-elle mieux préservée en dehors de l’étalage obscène du cas Lambert à coup de photos et de vidéos émouvantes et au sein d’une loi qui serait le point de jauge entre progressisme homicide parfois, et conservatisme rigide ? D’après François de Ménard : la mort est-elle vraiment une loi et point un châtiment ? Le débat est ouvert.

[1] L'état de conscience minimal (également dénommé état pauci-relationnel : EPR) correspond à un état de conscience très altéré, mais qui permet de réelles capacités de communication de type relationnel et vérifiables par un examen médical.

24/05/2019 - Toute reproduction interdite


Rachel Lambert, l'épouse de Vincent Lambert, est assise derrière des avocats en attendant le début d'une audience concernant l'affaire de son mari à la Cour européenne des droits de l'homme à Strasbourg, le 7 janvier 2015.
Vincent Kessler/Reuters
De Maya Khadra