À en croire ses avocats et ses soutiens, l’affaire Omar Raddad pourrait rebondir au vu de la découverte de nouvelles traces ADN. Mais l’enquête de gendarmerie contrecarre le spectre de l’erreur judiciaire.

Une enquête de Jean-Michel Verne

La date n’a pas été choisie au hasard. C’est le 24 juin 2021, soit 30 ans jour pour jour après l’assassinat de Ghislaine Marchal, que les avocats du jardinier marocain ont décidé de déposer un nouveau recours en révision de sa condamnation à 18 ans de réclusion criminelle prononcée le 2 février 1994 par la Cour d’assises de Nice.

Quels sont ces faits nouveaux qui justifieraient une énième saillie médiatique autour du cas Raddad ? Rappelons que ce dernier est à ce jour condamné définitivement pour avoir donné la mort dans sa villa de Mougins à celle qui fut présentée à tort comme « la riche héritière de la dynastie Marchal ». Sans oublier que deux requêtes auprès de la Cour européenne des droits de l’homme ont été rejetées ainsi qu’un précédent recours en révision déposé en 2002.

Officiellement, cette nouvelle offensive de la défense serait motivée par la présence de traces ADN révélées au cours d’une expertise pratiquée en 2015 par le docteur Olivier Pascal. L’une d’elle, toujours selon la défense, aurait « matché » partiellement avec le fichier des empreintes génétiques. Mais le parquet de Nice confirme en 2018 que la piste ne mène à rien.

Le recours s’appuie désormais sur un nouveau rapport rendu en 2019 par l’expert Laurent Breniaux. Il conclue qu’un ADN dit « de contact » se trouverait en quelque sorte « emprisonné » dans la fameuse inscription écrite en lettres de sang : « OMAR M’A TUER ». Cet ADN, qui n’est pas celui d’Omar, serait donc celui du véritable meurtrier. D’où la conclusion d’un scénario machiavélique : l’assassin aurait trempé son doigt dans les blessures de la victime pour tracer sur la porte les fameuses lettres de sang en imitant l’écriture de Ghislaine Marchal…

Le premier écueil à cette analyse est que cette fameuse porte a été largement manipulée entre la découverte du corps dans la fameuse chaufferie et le procès qui s’est tenu en 1994. Comment distinguer ces ADN dit de « pollution » d’un véritable ADN « de contact » ?

L’ancien patron de l’IRCGN, le général Patrice Daoust, s’étonne de cette nouvelle offensive médiatique, qui jette le discrédit sur l’enquête. « Ce qui me gêne, c’est que ce nouvel expert se soit en fait contenté d’extrapoler des conclusions sur la base des conclusions d’un autre expert, celles d’Olivier Pascal, datées de 2015 ». En d’autres termes Laurent Breniaux n’aurait effectué aucune recherche directe sur les prélèvements visés.

« On demeure dans l’hypothèse » renchérit le militaire qui ajoute des réserves sur l’impossibilité de dater avec précision ce mystérieux ADN : « la datation du moment du dépôt d’une ADN n’est pas encore scientifiquement robuste ». Il est donc impossible d’affirmer que cet autre ADN a été marqué précisément au moment du crime.

Le général d’armée David Galtier a suivi lui aussi de près le dossier. Il insiste sur le caractère spéculatif des conclusions de ce nouvel expert. Dans ses mémoires corédigées avec l’auteur de cet article [1] l’ex numéro 2 de la gendarmerie affirme : « Il est à ce jour impossible de détecter un profil ADN autre que celui de Madame Marchal dans un échantillon de matière où le profil génétique de la victime est en excès. * écrit-il. Il précise que dans ce contexte : « séparer un ADN différent de celui de Ghislaine Marchal est impossible : pour espérer le faire il faudrait opérer sur le même volume de sang. Le profil génétique de celui qui a produit le plus de sang – en l’occurrence Ghislaine Marchal – apparait systématiquement. »

Pour ses défenseurs, un paisible jardinier victime d’un complot

Reste pour les défenseurs de l’innocence à « lisser » le personnage d’Omar Raddad, paisible jardinier marocain pris au piège d’un sordide complot criminel. Selon eux, Omar n’aurait guère la passion du jeu comme l’affirment les gendarmes, rendant le mobile financier peu crédible. Quant à la fréquentation de prostituées, elle n’est qu’anecdotique. Que dire, toutefois, des incessantes demandes d’avances faites à sa patronne, clef de voute de la thèse de l’accusation ? Tout cela ne serait que « fantasmes » pour l’académicien Jean-Marie Rouart, porte-drapeau de l’innocence de celui qu’il estime victime d’un aveuglement judiciaire.

Or l’enquête révèle un tout autre personnage. Des témoignages des employés du Casino Croisette de Cannes qu’Omar Raddad fréquente régulièrement sont assez parlants. Plusieurs témoins évoquent un Omar qui joue. Et qui joue beaucoup. Il a donc constamment besoin d’argent.

Le capitaine Georges Cenci qui mène l’enquête s’interroge également sur l’évaporation rapide de près de 80.000 Francs des comptes du jardinier. Interrogé ce dernier évoque des transferts de fonds pour aider sa famille au Maroc. On n’en retrouve aucune trace. Quant aux prostituées, l’une d’elle, Fatima B., décrit Omar comme « un homme froid, pas très clair, un peu déséquilibré dans sa tête, agressif ». Elle relate d’ailleurs une scène assez violente où Omar, peu satisfait de la prestation, tente sans succès de récupérer le montant de la passe.

Quant au mobile, l’enquête confirme de fréquentes demandes d’avances consenties par Ghislaine Marchal qui s’en agace. Des témoins le confirment.

Le jour des faits, comme elle en a l’habitude, la victime se rend dans le local de la chaufferie situé sous la piscine pour actionner le robot de nettoyage. Omar avait expressément demandé à sa patronne de travailler ce dimanche-là, jour de l’Aïd, la plus grande fête musulmane. S’agissait-il de rester seul avec Ghislaine Marchal ? Les gendarmes en sont convaincus. Et ce n’est pas la moindre des suspicions dans une affaire où le jardinier s’avère incapable de fournir un alibi.

Tous les scénarios prospectifs qui s’étendent sur la présence sur place d’un mystérieux inconnu qui serait le véritable tueur se heurtent à un élément matériel incontournable. Il a été démontré au cours de l’instruction que seule la victime pouvait bloquer la porte de la chaufferie de l’intérieur au moyen notamment d’un lit de camp et d’un morceau de tuyau. De même, seule Ghislaine Marchal aurait pu écrire, usant de ses dernières forces, la phrase maudite : « OMAR M’A TUER ». Les constatations démontrent que son meurtrier l’a frappée violemment à la tête avec un chevron et blessée grièvement sur plusieurs parties du corps au moyen d’un taille-haie retrouvé ensanglanté.

Aussi surprenant que cela puisse paraitre, Ghislaine Marchal aurait donc écrit de sa main ces terribles lettres de sang, excluant de fait la présence d’un tiers manipulateur. Les premiers experts graphologues qui furent désignés ont en effet identifié son écriture, désignant avec ses dernières forces de vie son fidèle jardinier marocain. La défense tente désormais de s’appuyer sur une nouvelle expertise en écriture aux conclusions fort subjectives. L’expert estime en effet que Ghislaine Marchal ne pouvait, compte tenu de son état de faiblesse, avoir eu la main suffisamment ferme pour dessiner les lettres capitales identifiées sur la porte…

Les éléments présentés par la défense seront-ils suffisants pour justifier la réouverture du dossier ? Les avocats d’Omar Raddad ont rencontré le soutien inattendu d’un ancien magistrat reconverti depuis dans la politique. Georges Fenech fut en effet impliqué en 2014 dans une refonte de la procédure de révision des condamnations pénales. Il estime que le cas Omar Raddad peut avoir ici valeur d’exemple.

À n’en pas douter l’affaire conserve une tonalité politique, comme le fut par le passé la décision de Jacques Chirac d’accorder une grâce partielle au jardinier après seulement sept années de détention et une forte pression des autorités marocaines.

*expression scientifique signifiant « majoritairement Présent »

[1] David Galtier avec Jean-Michel Verne « Mon combat contre le Crime ». Robert Laffont. Septembre 2020.

27/07/2021 - Toute reproduction interdite


Un homme regarde attentivement une porte, pendant une pause du procès à Nice, le 31 janvier 1994, sur laquelle est écrit "Omar m'a tuer".
© Eric Gaillard/Reuters
De Jean-Michel Verne