Plaintes pour détournement de fonds mettant en cause les lycées français de New-York et de Caracas, nouvelle affaire à Lima, pressions exercées sur des parents d’élèves pour les empêcher d’exprimer des critiques sur les réseaux sociaux… l’Agence pour l'Enseignement Français à l’Étranger (AEFE) n’en finit pas de susciter les interrogations quant à son système de gestion. À quoi sert vraiment l’argent des Lycées Français de l’Étranger ?

                                         Enquête de Francis Mateo pour GlobalGeoNews et Atlantico

 

« Circulez, il n'y a rien à voir ! » C'est en substance le message de l’Agence pour l'Enseignement Français à l’Étranger (AEFE) chaque fois qu'on l'interroge sur d’éventuels dysfonctionnements au sein de son réseau qui regroupe 522 établissements dans le monde.

Les demandes répétées d'interview sont en effet traitées avec le même mépris que les questionnements des parents d'élèves. Comme au lycée français de Shanghai, où une charte avec en tête et logo de l'AEFE explique « le bon usage des médias sociaux ». Elle « concerne l’usage de toutes les formes de réseaux sociaux qui permettent aux membres de la communauté d’échanger : WeChat, LinkedIn, Facebook, What’s App,... »

Un texte ahurissant, que les parents d'élèves sont évidemment tenus d'approuver : « La signature de ce document au moment de l’inscription ou de la réinscription de votre enfant constitue un engagement en tant que parents et/ou tuteurs de l'enfant ». Les parents s'engagent ainsi à « ne pas poster des plaintes à caractère personnel sur les réseaux sociaux, ne pas publier des commentaires sur des membres de la communauté du lycée français de Shanghai - parents, élèves, personnel pédagogique ou administratif - ou des groupes de membres de cette communauté et/ou leurs photos, qui pourraient être perçus comme étant négatifs, dénigrants ou embarrassants ».

En clair : silence dans les rangs !

On comprend bien la menace qui pèse sur les récalcitrants, et le risque de non-admission ou de renvoi de leurs enfants des lycées français. Shanghai n'est d’ailleurs pas une exception, d'autres ont fait les frais de ces sentences arbitraires, au Liban et en Tunisie.

Dans ce dernier cas, une mère un peu trop critique au sujet de la flambée des frais de scolarité au lycée conventionné René Descartes à Tunis a pu éprouver certaines méthodes. Pour avoir protesté sur les réseaux sociaux, elle a reçu une lettre du chef d'établissement lui demandant de ne pas réinscrire ses enfants l'an prochain. Il n'est pas superflu de préciser la décision « d'uniformiser » (par le haut !) les frais de scolarité dans cet établissement conventionné, selon les termes de la direction. Ce qui se traduit concrètement par des augmentations de 15 à 26% des frais d'écolage. On est loin de la prise en considération des difficultés conjoncturelles rencontrées par les parents, promise par le directeur de l'AEFE Olivier Brochet, dans sa dernière audition devant la commission sénatoriale des affaires étrangères le 7 mai dernier …

L’AEFE, pas responsable d’éventuelles surfacturations ?

Que dit l'AEFE ? Comme à son habitude, elle ne dit presque rien, excepté via des communiqués de presse. « L'AEFE rappelle qu'elle n'a aucune responsabilité en termes de gestion et de décision qui relèvent des comités responsables des établissements avec lesquels elle signe des conventions ». Comprendre : l'agence n’est pas responsable.

Soupçons de surfacturation au Panama ? Pas responsable ! Plainte pour éclaircir l'usage et la destination de 7,5 M€ à Caracas? Pas responsable !

Cependant, quand on interpelle l'ambassade de France au Venezuela sur ce sujet, l'attaché de presse répond aussitôt par un communiqué... de l'AEFE !

Étrange mélange des genres.

Des dépenses surdimensionnées au lycée franco-péruvien de Lima ? « Pas responsable », répète le même communiqué du service communication de l'agence.

Pas responsable au point d'ignorer les termes des conventions signées avec les établissements ? Des conventions qui stipulent pourtant que le chef d'établissement et le directeur administratif et financier - salariés par l'AEFE -, siègent au conseil de gestion de chaque établissement…

C'est en effet ce conseil de gestion qui établit et valide les budgets et les comptes, après avoir fourni « toutes les informations nécessaires ».

Le directeur administratif, le directeur d’établissement et ses adjoints, qui représentent l'AEFE, ne peuvent donc rien ignorer de ces décisions. Ils en sont même partie prenante.

Pas responsable, l'AEFE ?

Manque de transparence financière : la justice enquête

En vertu de la convention signée avec le lycée français de Lima - comme avec les autres lycées conventionnés à travers le monde - l'AEFE ne peut éluder d'un revers de main les questions qui se posent sur « l’évaporation » d'une partie du budget de l'établissement en 2018/2019, dénoncée par des parents d'élèves.

L'affaire concerne notamment le chantier de destruction des bâtiments du lycée qui n'auraient pas été aux normes antisismiques, et la construction provisoire d'une structure de préfabriqués. Sauf que deux pavillons ont été conservés (afin de ne pas avoir à déposer un nouveau permis de construire). Or, ces bâtiments anciens abritent toujours des classes de maternelle.

Comme l'ensemble de la construction datait de la même époque, soit toutes les structures étaient aux normes antisismiques, soit aucune…

Dans un cas comme dans l'autre, il serait indispensable de disposer des audits que l'AEFE refuse de transmettre.

Le 2 octobre 2017, une société de BTP - Aveconsul SAC - fournit à l'établissement de Lima un devis concernant la réalisation de l'ensemble des travaux prévus (démolition des bâtiments anciens et aménagement de préfabriqués), pour un montant de 1,37 M$. Or, le coût total des travaux atteint finalement 4,11 M$, comme le confirme un courrier envoyé aux parents d'élèves par le président de l'association de gestion du lycée franco-péruvien (en date du 5 décembre 2019). Qu'est-ce qui justifie ce surcoût de 2,74 M$ ? Aucune réponse de la part de l'AEFE ni de la direction du lycée.

Les associations de parents d'élèves du lycée français de Lima doivent donc recourir à un nouveau décret émis par le gouvernement péruvien obligeant les écoles à rendre transparent leur financement. Les mêmes voudraient aussi savoir pourquoi - ici comme ailleurs - le montant des bourses affectées au lycée franco-péruvien est intégré dans le chiffre d'affaires de l'établissement, ce qui revient à « gonfler » la base de calcul des frais de scolarité, et donc à faire payer aux parents 6% de redevances, non seulement sur ces frais de scolarité, mais aussi sur le montant des bourses.

Des questions - et d'autres encore - qui se posent à Panama, New-York, au Venezuela, à Madagascar, au Maroc, en Malaisie...

Si l'on devait multiplier ces zones d'ombres par les 522 établissements du réseau de l'AEFE, ce serait alors un véritable trou noir.

Peut-être l’AEFE n’est-elle responsable - et coupable - de rien. Dans ce cas, pourquoi ne répond-elle pas de façon argumentée et chiffrée aux questions qui se posent ? Pourquoi laisse-t-elle planer le doute et grandir le soupçon quant à l’existence possible d’un système volontairement opaque ?

Rappelons que la justice française enquête actuellement sur au moins deux affaires de « concussion » et de « détournement de fonds » la mettant en cause en France et au Venezuela, quand, au Pérou, souffle un vent de révolte des parents d’élèves en raison de la suspicion de surfacturation des travaux. Selon une source au cœur de l’enquête, « le tout se chiffre en millions d’euros rien que sur les trois pays ». Quand d’autres affaires commencent à sortir.

Alors que la crise s’étend à travers le monde, des parents d'élèves viennent de lancer une pétition internationale sur Change.org pour exiger une nouvelle gouvernance, avec davantage de représentativité et surtout plus de transparence financière.

Face aux questions des parents d’élèves, de la justice et des médias, l’AEFE, comme le Ministère des affaires étrangères - dont elle dépend - vont-ils pouvoir tenir très longtemps la stratégie du silence ? Certains documents que nous avons pu nous procurer attestent en effet de cette opacité financière, et suscitent bien d'autres questions...

04/06/2020 - Toute reproduction interdite


Récapitulatif du devis envoyé le 2 octobre 2017 par la société Aveconsul SAC
DR
De Francis Mateo