Le président américain Joe Biden s’est empressé dès son arrivée dans le Bureau ovale, de tendre la main à l’Iran afin de réintégrer l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (en anglais Joint Comprehensive Plan of Action ou JCPOA) duquel son prédécesseur s’était retiré en 2018. Six mois plus tard, les négociations discrètes entre Iraniens et Américains piétinent encore…

L’édito international de Roland Lombardi

Le 8 mai 2018, conformément à l’une de ses promesses électorales, le président Donald Trump s’est retiré de l’accord de Vienne, l’accord nucléaire avec l’Iran signé le 14 juillet 2015. Celui-ci avait été paraphé par huit parties : le P5+1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne), l’Union européenne et l’Iran.

Pour Trump, qui le considérait comme très incomplet, le retrait américain était surtout une manière de rassurer les lobbies pro-israéliens, saoudiens et certains néoconservateurs influents de son parti. Au final, hostile aux néocons , cette décision lui permettait de les maîtriser politiquement comme avoir plus de prises stratégiques sur les Israéliens et les Saoudiens, en vue notamment de son projet de paix globale au Moyen-Orient (pour sa gloire personnelle – il voulait entrer dans l’histoire comme le grand deal maker – et un désengagement américain toujours plus important de la région).

Trump était un réaliste prudent refusant tout nouveau conflit ouvert au Moyen-Orient. D’ailleurs, il surprit l’establishment militaro-diplomatique américain en annulant in extremis, le 21 juin 2019 une frappe sur des installations DCA iraniennes, programmée par le Pentagone en guise de représailles à la destruction d’un drone américain de surveillance dans le Golfe. Aucun mort américain n’étant à déplorer, Trump avait estimé que la réplique des forces aériennes américaines, pouvant tuer une centaine d’Iraniens, n’était pas proportionnée. Néanmoins, jouant sur son imprévisibilité légendaire et la technique du « chien fou », il multiplia les sanctions visant l’Iran et autorisa surtout, six mois plus tard, l’élimination ciblée, en Irak, du fameux général Soleimani, le stratège et le chef suprême de la force extérieure des Gardiens de la révolution, qui utilisait les milices chiites pro-iraniennes pour harceler les Américains à Bagdad.

Cornaqué par son secrétaire d’État Mike Pompeo, fin connaisseur des arcanes moyen-orientales – véritable architecte de la guerre économique et de la politique des « pressions maximales » –, l’ancien président américain avait compris que dans cette région plus qu’ailleurs et notamment face aux coriaces négociateurs iraniens, ce sont les rapports de force qui prévalent et non les belles paroles.

Comme je l’ai déjà écrit, si Trump avait été réélu, il aurait maintenu les sanctions américaines et devant l’asphyxie grandissante de l’économie du pays, les mollahs iraniens auraient été forcés de revenir à la table des négociations pour sauver leur régime.

Rompre avec la stratégie de son prédécesseur sulfureux, fut la première erreur du 46e locataire de la Maison-Blanche, pourtant vieux routier des relations internationales.

Les dirigeants iraniens sont déjà gagnants !

Voulant s’affirmer comme l’anti-Trump par excellence et le président des grands principes, Joe Biden, qui annonçait vouloir revenir dans le JCPOA durant sa campagne, lança dès son arrivée au pouvoir sa politique d’apaisement avec l’Iran.

Or sa main tendue fut plutôt perçue comme un signe de faiblesse par les dirigeants iraniens, véritables maîtres dans l’art de la négociation.

La promesse de la levée d’une partie des sanctions et celles, certes très discrètes, mais déjà effectives visant des dignitaires du régime ou des entités iraniennes, ont permis finalement à Téhéran de faire monter les enchères. Le résultat ne s’est pas fait attendre. Les Houthis ont relancé les hostilités au Yémen et les milices pro-iraniennes ont attaqué les intérêts américains en Irak. Ce qui a forcé le nouveau locataire de la Maison-Blanche à lancer sa première frappe militaire dans le pays en février dernier. Encore aujourd’hui, les attaques de roquettes et de drones sur les troupes américaines littéralement harcelées et toujours présentes en Irak sont quotidiennes…

Le nouveau président iranien, l’ultraconservateur Ebrahim Raissi, élu début juin, n’arrange rien à l’affaire. De fait, les pourparlers secrets entre Iraniens et Américains patinent et sont dans l’impasse.

Le ton conciliant de Joe Biden a permis la reprise des discussions, mais il n’a pas du tout produit un assouplissement des positions iraniennes. Bien au contraire.

Il a surtout permis aux dirigeants iraniens de reprendre du poil de la bête. Ils savent à présent qu’ils sont en position de force. Leur programme nucléaire avance. La pression des traditionnels alliés des Américains comme les Saoudiens et les Israéliens est moindre.

Ces derniers ne sont plus en odeur de sainteté à Washington. Et à présent que Netanyahou est parti, la nouvelle coalition gouvernementale à Jérusalem est fragile, même si le dossier iranien demeure toujours de la plus haute importance pour Tsahal et l’État hébreu…

Surtout, Biden est piégé par ses propres positions. Pour le président démocrate, il serait très difficile à présent, sur le plan politique, de ne pas revenir dans le JCPOA tout en fermant la porte aux négociations et en reprenant la politique de fermeté de Trump.

Bref, quoi qu’il advienne des négociations dans les prochains mois, on peut aisément prédire que les mollahs iraniens ont déjà gagné…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

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11/07/2021 - Toute reproduction interdite


L'ancient président américain Donald Trump brandit une proclamation déclarant son intention de se retirer de l'accord nucléaire iranien JCPOA à Washington, aux le 8 mai 2018.
© Jonathan Ernst /Reuters
De Roland Lombardi