International | 18 août 2020

Accord de paix entre Israël et Emirats arabes unis : quelles répercutions géopolitiques ?

De Roland Lombardi
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La reconnaissance d’Israël par les Emirats arabes unis (EAU) et l’annonce de la signature d’un « traité de paix historique » entre les deux Etats a suscité la surprise, l’enthousiasme pour certains ou pour d’autres, un rejet catégorique. Roland Lombardi analyse cet évènement qui aura inévitablement des conséquences sur le « Deal du siècle » de Donald Trump mais également sur toute la géopolitique de la région... 

Après l’Egypte en 1979 et la Jordanie en 1994, les Emirats arabes unis (EAU) seront donc le 3e pays arabe à signer un traité de paix avec l’Etat hébreu accompagné d’accords de coopération dans plusieurs domaines comme le commerce, la culture, la recherche, l’énergie et la sécurité.

Dans le passé déjà, d’autres États arabes avaient été sur le point de normaliser leurs relations avec Israël. Le Liban d’abord, dans les années 1980, lorsque le jeune et charismatique président chrétien, Bachir Gemayel s’était engagé à devenir le second pays arabe à signer un accord de paix avec les Israéliens en échange de leur soutien politique et militaire lors de la guerre civile libanaise. Assassiné trop tôt, son frère Amine, qui lui succéda, ne put honorer sa promesse à cause des pressions du « Front du refus » arabe et surtout de la Syrie d’Hafez el-Assad.

En 1999, la Mauritanie avait établi des relations diplomatiques avec Israël mais elles avaient été rompues une décennie plus tard. Au début des années 2000, même le Qatar avait ouvert une antenne diplomatique israélienne à Doha !

Bref, cette officialisation du rapprochement, déjà ancien, entre Jérusalem et Abou Dabi met fin, d’une certaine manière, à l’hypocrisie historique et diplomatique qui a toujours caractérisé les rapports entre Israël et ses voisins. Car tous les Etats arabo-musulmans ont entretenu, à un moment ou à un autre, des relations, certes très discrètes, avec l’État hébreu. Quelles soient politiques (le Maroc, Hassan II ayant joué par exemple un rôle important dans les négociations de paix israélo-égyptiennes en 1978-1979) ou encore commerciales. N’oublions pas qu’en 2011, le Trésor américain avait révélé qu’environ 200 sociétés israéliennes étaient présentes, sous couvertures, en Iran ! Rappelons également que durant la Guerre Iran-Irak (1980-1988), l’un des principaux fournisseurs d’armes de la jeune République islamique de Khomeini en lutte contre l’Irak de Saddam Hussein n’était autre qu’Israël ! Plus récemment encore, en décembre 2018, de hauts responsables irakiens, sunnites mais aussi chiites, s’étaient rendus discrètement à Jérusalem...

Rien n’est donc ni tout blanc, ni tout noir au Moyen-Orient et plus qu’ailleurs, ce qui s’y passe sur la scène ne correspond pas toujours aux réalités des coulisses. Quant à la « cause palestinienne », la vérité est que les chefs d’État du Maghreb et du Moyen-Orient se sont toujours moqués des Palestiniens. Si les Israéliens ont chassé les Palestiniens de leurs terres, les pays voisins refusaient de les accueillir. Les dirigeants arabes les ont toujours méprisés lorsqu’ils ne les ont pas combattus (Jordanie, Syrie…). Finalement, pour les leaders musulmans, la cause palestinienne n’aura été le plus souvent qu’un « prétexte » et un « dérivatif » fédérateur et mobilisateur sur le plan intérieur ou extérieur, pour occulter à leur propre population, les difficultés socio-économiques de leurs pays, et surtout, leur incurie à les régler...

Aujourd’hui, la « rue arabe » a changé. Les Printemps arabes, les Hivers islamistes, le chaos, les guerres civiles et Daesh sont passés par là. En 2020, le subterfuge de la « question palestinienne » ne fonctionne plus. Comme en Europe ou aux Etats-Unis, les gouvernements arabo-musulmans n’ont plus la main sur l’information. Avec la Révolution numérique, Internet et les réseaux sociaux, la grande majorité des peuples de cette zone a compris notamment que l’Occident et surtout Israël, n’étaient pas les causes fondamentales de leurs malheurs. Le meilleur exemple est la vague des derniers mouvements sociaux en Iran à l’automne dernier. On pouvait y entendre des slogans favorables à l’Etat hébreu et on a vu, tel un affront au pouvoir de Téhéran, des manifestants défiler en évitant ostensiblement de fouler les grands drapeaux américain et surtout israélien peints sur le sol des grandes avenues de la capitale et destinés à être traditionnellement piétinés lors des parades du régime ! 

Aujourd’hui, la jeunesse de cette région meurtrie n’est plus dupe et pour elle, Israël n’est plus le problème majeur de la région. Plus que jamais, les jeunes arabes aspirent à la dignité, à un travail, à une meilleure redistribution des richesses et surtout à la fin de la corruption endémique et structurelle de leurs dirigeants.

On l’a vu avec l’annonce de l’accord israélo-émirati, il ne reste plus que quelques vieux « orientalistes » gauchistes et leurs élèves, aveuglés par leur idéologie tiers-mondiste frelatée et leur antisémitisme maquillé en antisionisme, pour rejeter toute normalisation entre le monde arabe et l’Etat hébreu. De même, pour leurs créanciers islamistes et qataris,  celle-ci signifierait pour les Frères musulmans la perte d’un de leurs principaux fonds de commerce. Quant à Erdogan et les mollahs de Téhéran, qui ont critiqué et rejeté avec véhémence ce futur traité, ils craignent tout simplement la perte de leur seule « carte de visite » dans le monde sunnite que représente pour eux la lutte contre l’Etat « sioniste ».

Les Emirats arabes unis en éclaireurs ?

A n’en pas douter, d’autres pays, qui ont compris que « les juifs ne seront jamais jetés à la mer » et qu’il faut dorénavant compter au contraire avec la puissance israélienne, vont à plus ou moins long terme suivre l’exemple d’Abou Dabi.

Les EAU sont un acteur majeur de la région. Comme ses proches voisins de la péninsule arabique et du Golfe persique, les Émirats ont eu la chance d’être dotés d’immenses ressources en pétrole et en gaz. Mais à la différence de l’Arabie saoudite et bien avant le Qatar, ses dirigeants avisés ont su rapidement diversifier leurs ressources et leurs activités économiques en se tournant notamment vers le commerce, la finance, le tourisme de luxe, l’enseignement, la haute technologie, la recherche scientifique et même le développement durable. Il en a résulté un dynamisme et développement économique conséquent et non basé sur les seules rentes pétrolière et gazière. A certains égards, ils peuvent même être comparés à une sorte de République de Venise du Moyen-Orient puisqu’ils se sont dotés également d’une force armée de 65 000 professionnels, bien équipés, bien formés et surtout très bien entraînés. De même, leur influence politique, diplomatique et économique dans le monde arabe n’est plus à démontrer. Grand argentier de son puissant allié égyptien, le prince héritier d’Abou Dabi, Mohammed Ben Zayed reste le mentor de Mohammed Ben Salman (MBS) et un modèle de gouvernance pour le futur roi saoudien.

Soit un savant mélange de société ouverte, de libéralisme économique et… de « dictature éclairée » ! En attendant, les EAU font partie, avec l’Égypte de Sissi et la « nouvelle » Arabie saoudite de MBS, de l’axe opposé, dans une bataille idéologico-stratégique (peut-être plus importante que la fracture sunnite-chiite), à celui constitué par le Qatar et la Turquie, les chantres de l’islam politique. Ils en sont peut-être même la cheville ouvrière...

Ainsi, les candidats à l’officialisation de leurs relations avec Israël seraient le Soudan, le Maroc, Bahreïn ou encore Oman où Benjamin Netanyahou s’était rendu lors d’une visite au Sultan Qabous, aussi secrète qu’inattendue, en octobre 2018.

Quant au prince Salman, pour qu’il officialise lui aussi son rapprochement avec Jérusalem, il lui faudra sûrement attendre d’accéder enfin sur le trône, d’imposer définitivement sa monarchie absolue sur le pays des « deux mosquées sacrées » et surtout d’avoir totalement purgé son royaume de tous ses nombreux opposants de l’Etat profond saoudien...

On le voit, il y a donc une conjonction d’éléments en faveur d’une normalisation des relations israélo-arabes dans la perspective d’échanges commerciaux profitables à tous et surtout dans un contexte économique international où personne n’a plus les moyens de se lancer dans des guerres coûteuses. Or, ne perdons pas de vue que derrière cette inflexion géopolitique, il y a Washington et surtout, la main de Donald Trump (et de son gendre et conseillé spécial pour la zone MENA, Jared Kushner, très actif sur le dossier). Le président américain souhaite associer son « deal du siècle » à un accord global entre Israéliens et Arabes. Cet objectif lui permet d’ailleurs d’accentuer ses pressions sur les Palestiniens mais également et surtout sur Netanyahou. Par exemple, avec l’accord israélo-émirati, l’annexion de la Vallée du Jourdain, tant désirée par le Premier ministre israélien, s’éloigne de plus en plus. Et enfin, nouveau coup de pression pour « Bibi », le père de MBS, le roi Salman vient de faire savoir  qu’un éventuel accord entre l’Arabie saoudite et Israël ne se réalisera pas avant une paix israélo-palestinienne...

Plus qu’aucun autre de ses prédécesseurs, l’actuel locataire de la Maison-Blanche est déterminé à réaliser son « affaire du siècle ». Tout d’abord, cela lui permettrait de poursuivre son désengagement du Moyen-Orient en y laissant un bloc d’alliés et clients solides, unis et fidèles pouvant faire face à toute menace visant les intérêts américains dans la région, quelle soit turque, iranienne ou autre. Mais surtout, il faut imaginer quelle gloire personnelle il en tirerait, surtout pour sa réélection en novembre prochain. C’est peut-être même la principale raison pour Trump. Connaissant son ego démesuré, nous pouvons ainsi être certain de la sincérité de sa volonté de réussir là où tous ses prédécesseurs ont échoué jusqu’ici !

 

Et les Palestiniens dans tout ça ?

A l’inverse de ce que beaucoup pensent, les militaires israéliens (à l’image de Gantz et de tous les officiers généraux qui le suivent) sont peut-être les seuls, avec Trump (qui veut entrer dans l’Histoire !) et bien sûr la majorité des peuples israélien et palestinien, à vouloir réellement la paix.

Or, pour les responsables du Hamas et certains du Fatah, le conflit israélo-palestinien doit perdurer car il est un fond de commerce très rentable, et pas que sur le plan politique... 

Quant à Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, il a clairement annoncé son rejet du « deal du siècle » et l’accord entre Israéliens et Emiratis n’est pour lui qu’« un coup de poignard dans le dos ! ». Pour le moment, Abbas joue les offensés. Il est dans son rôle en refusant personnellement tout dialogue (officiel). Cependant, il est à présent très isolé à l’international. L’Europe est impuissante, la France est hors jeu et même Vladimir Poutine lui conseille de revenir à la table des négociations (le maître du Kremlin ayant tout intérêt à ce que Trump soit réélu). Sous pression de ses derniers parrains que sont l’Egypte et l’Arabie saoudite, il ne peut plus raisonnablement espérer d’autres soutiens venant par exemple de la Turquie ou du Qatar qui, à bout de souffle, n’ont plus les moyens financiers ou politiques (car très isolés également) pour lui venir en aide. Même s’il a déclaré en janvier dernier que l’offre de paix du Président américain est « la claque du siècle », et à l’heure où par exemple les financements américains se réduisent comme une peau de chagrin, il ne pourra pas refuser éternellement la main tendue de Trump.

Sur le plan interne, il est coincé entre ses extrémistes comme ceux du Hamas mais également par la jeune garde du Fatah qui pousse peu à peu le vieux dirigeant (83 ans) vers la sortie. Cette génération qui paradoxalement, a combattu les Israéliens les pierres et les armes à la main, mais qui a, depuis, appris à connaître et à discuter avec l’ennemi. Chose que certains continuent d’ailleurs à faire secrètement comme Mohammed Dahlan (58 ans), l’ancien chef de la Sécurité du Fatah, en exil justement aux EAU et qui a sûrement joué un rôle important dans le récent accord entre Jérusalem et Abou Dabi...

Toutefois, à moins de surestimer le président palestinien, je pense que ce dernier ne recherche qu’à faire monter les enchères. Ou alors à jouer la montre en attendant que Gantz devienne Premier ministre ou en misant sur la défaite de Trump aux prochaines élections. Mais dans ce cas, je pense que ce serait une erreur. Car si Trump venait à perdre en novembre 2020, ce serait un retour au statut quo et pire, il n’aurait alors plus de meilleure occasion pour un nouvel accord à l’avenir. Paradoxalement, seul Trump est capable d’imposer des compromis à Netanyahou et à la droite israélienne. Honnêtement, et même si encore une fois ce plan est loin d’être parfait, lorsqu’on lit l’intégralité et avec attention le projet de 180 pages (rejeté par l’extrême-droite israélienne et qui n’est, rappelons-le, qu’un protocole de négociations, que beaucoup d’« experts » commentent sans l’avoir lu !), force est de reconnaître qu’il est sérieux et réalisable. D’autant plus qu’il y a encore de nombreux points que les Palestiniens peuvent encore négocier et sur lesquels Américains et même Israéliens seraient susceptibles de faire des concessions supplémentaires notamment sur le statut définitif de Jérusalem. Cela, Abbas le sait pertinemment...

En guise de conclusion...

Le dernier facteur important dans l’évolution actuelle et positive de la situation, est la position de la Chine et de la Russie. Ces deux puissances émergeantes au Moyen-Orient, qui entretiennent de bons rapports avec tous les protagonistes et notamment avec l’Etat hébreu, sont loin d’être hostiles à cette normalisation qui s’annonce. Plus que tout autre acteur étranger à la zone, Moscou et Pékin souhaitent une stabilisation de la région. Les Russes, pour des motifs internes et géostratégiques et les Chinois, pour assurer leurs importants approvisionnements en hydrocarbures dont ils ont cruellement besoin.

Malheureusement, ceux qui n’ont aucun intérêt à la paix entre Israéliens et Arabes feront tout ce qui est en leur pouvoir pour torpiller le processus en cours. Bien sûr et pour toutes les raisons que j’ai évoquées plus haut, le Qatar, la Turquie d’Erdogan et les radicaux de Téhéran comme tous les extrémistes du monde arabe (Frères musulmans, salafistes et jihadistes) ainsi que le Hamas, s’acharneront à tuer dans l’œuf toute paix globale. Même en Europe, certains aimeraient bien que les tensions demeurent. C’est cynique, mais en cas de paix, ils n’auraient tout simplement plus de griefs envers Israël et les Juifs !

Enfin, on peut également compter sur tous ceux qui ont un quelconque intérêt dans un éventuel échec de Trump. Ainsi, afin de faire capoter son projet, rien ne lui sera épargné de la part de ses adversaires les plus acharnés (les anti-Trump primaires et hystériques, les Démocrates et surtout l’establishment et les néoconservateurs américains).

C’est tout le drame de cette région. Encore trop de forces nocives et influentes ne veulent  rigoureusement pas de paix...

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour GlobalGeoNews. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

19/08/2020 - Toute reproduction interdite


Des manifestants crient des slogans devant un soldat israélien lors d'une manifestation palestinienne contre l'accord des Emirats arabes unis avec Israël à Haris près de Salfit en Cisjordanie le 14 août 2020
Mohamad Torokman/Reuters
De Roland Lombardi

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