Culture | 26 août 2020

A qui sont ces seins ?

De Stéphanie Cabanne
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La scène paraît anachronique. Le 20 août dernier, sur une plage des Pyrénées Orientales, à Sainte-Marie-la-Mer, plusieurs femmes ont été invitées à couvrir leur poitrine par deux gendarmes, à la demande d’une famille dont les enfants se disaient « choqués ». Les vacancières ont obtempéré tandis qu’une jeune femme témoin de l’incident, offusquée, a alerté France 3.  

                                                                                        Par Stéphanie Cabanne

 

Le monokini est pourtant une pratique courante depuis son apparition en 1964 sur les plages françaises, et sa pratique n’est aucunement interdite par la loi. L’article 222-32 du Code pénal qui incrimine l’exhibition sexuelle dans un lieu public, ne peut en effet s’appliquer, compte tenu de l’évolution des mœurs et de la banalisation de l’usage.

Cela dit, cet incident n’est pas le premier. En juin 2019 par exemple, plusieurs femmes prenant le soleil les seins dénudés au bord du lac Isar près de Munich, ont été sommées de se couvrir par le service de sécurité de la ville. Dans la très catholique Bavière, le parti conservateur en place, la CDU, considérait que les « organes sexuels » devaient être cachés, tandis que les Verts dénonçaient le fait que les femmes ne puissent, comme les hommes, bronzer torse nu.

De fait, depuis quelques années, une véritable crispation s’observe autour du corps - en particulier celui des femmes - dont le contrôle devient un enjeu de société. C’est ce que note Vincent Grégoire, observateur de tendances au bureau de style Nelly Rodi : « Il y a une tendance générale à revoiler le corps, un retour à l’ordre moral. Une minorité agissante cherche à imposer la « pudeur » à la jeune génération. Il y a vingt ou trente ans, se pratiquait le topless. Certaines baby-boomers continuent mais les adolescentes portent des maillots une pièce. Il y a un vent de pudibonderie qui plane sur la plage. »

Une analyse corroborée par les chiffres : un sondage réalisé par l’Ifop en juillet 2019 auprès de mille Françaises révélait que moins de 20% des femmes retirent aujourd’hui le haut sur la plage, contre 43% en 1984. Les femmes de l’Hexagone sont même plus pudiques que leurs voisines européennes (48% des Espagnoles, 34% des Allemandes pratiquent aujourd’hui le monokini). Un autre sondage, publié en juillet dernier, montrait que pour 20% des Francais interrogés, le fait que les tétons soient perceptibles sous un vêtement pouvait justifier une agression sexuelle.

Ce phénomène va de pair avec des revendications de plus en plus assumées de la part de certaines jeunes femmes, comme si la société était en voie de bipolarisation. À l’opposé d’une mode prétendument « pudique » prônant port du voile et du burkini, les applications populaires auprès des jeunes, comme Tik Tok, mettent en avant des corps et des postures très sexualisés. Une nouvelle génération de chanteuses, comme Rihanna ou Angèle, héritières du girl power des années 1990, revendique haut et fort sa visibilité dans l’espace public et sa liberté de s’habiller, de bouger, ou de vivre à sa guise sa sexualité.

Tandis que certaines adolescentes adoptent les push-up susceptibles de les faire ressembler très tôt à des femmes dotées de poitrines rebondies, d’autres jeunes femmes, de plus en plus nombreuses, ont abandonné le soutien-gorge suite au confinement, au nom du confort et de la liberté.

La question est de savoir ce que représentent les seins et qui en décide. Laissant à peu près indifférents dans l’Antiquité, ils ont été « érotisés » par les religions monothéistes. Le christianisme par exemple, célèbre abondamment la fonction nourricière de la Vierge Marie et oppose cette chaste mission au péché de chair. Pour les moralistes du Moyen Âge, la seule vue d’un téton entraine le malheureux pécheur dans les pièges tendus par le diable, les pointes des seins étant d’ailleurs comparés à ses cornes. Un interdit qui a sans doute concouru à la célébration par les artistes de ces attributs féminins, devenus dans un contexte profane - celui de la mythologie ou de l’orientalisme par exemple - objets de contemplation, invitant à la caresse et à la sensualité. Ronds, blancs, délicatement nacrés, ils peuvent être nus ou révélés à travers la transparence d’une mousseline, comme sous l’Empire où une mode incroyablement audacieuse les faisait affleurer au bord du décolleté.

Nourrissiers, zone érotique et érogène associée au plaisir, enjeu commercial pour les fabricants de sous-vêtements, argument facile pour les publicitaires, les seins, à la disposition des enfants, des hommes, de la société, ont longtemps échappé aux principales concernées, les femmes. C’est précisément ce que les féministes des années 70 ont remis en cause lorsqu’elles ont brûlé leurs soutiens-gorge et montré leur poitrine. Une façon d’affirmer que celle-ci n’était désormais plus obligatoirement associée à la maternité ou au plaisir masculin, et qu’elle était simplement une partie de leur corps dont elles faisaient ce qu’elles voulaient.

Aujourd’hui, les manifestantes à travers le monde, Femen, FreeTheNipples, étudiantes ou femmes dénonçant le machisme, arborent à leur tour leur poitrine nue pour affirmer leur volonté d’échapper au contrôle patriarcal que certains voudraient voir revenir. Des Amazones modernes dont la transgressivité nous interpelle sur les excès d’une société en perte de valeurs.

 

27/08/2020 - Toute reproduction interdite


La Fornarina par Raphaêl
/Wikimedia Commons
De Stéphanie Cabanne

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