Pour la première fois, la Marine nationale a autorisé quelques journalistes à visiter le Suffren, le dernier né de nos sous-marins nucléaires d’attaque. Bienvenue à bord.

Reportage de Mériadec Raffray

Les smartphones et les montres connectées sont confisquées, les cartes d’identités vérifiées par un gendarme. Avant de pouvoir franchir le sas métallique isolant, la zone du quai de l’arsenal de Toulon où est amarré le Suffren, et passer devant le factionnaire en arme qui garde son échelle de coupée, il faut montrer patte blanche. Entre deux campagnes d’essais à la mer, la Marine nationale a autorisé pour la première fois quelques journalistes triés sur le volet à pénétrer à bord du dernier né des sous-marins nucléaires d’attaques français (SNA), la tête de série des 6 bâtiments identiques qui auront remplacé les vieillissants type Rubis en service d’ici 2030. Par sa longueur et ses barres arrière en forme de croix de Saint-André, dont une paire émerge de l’eau, la longue silhouette grise du submersible est très caractéristique. Deux fois plus gros que les Rubis (5 100 tonnes contre 2 600), le Suffren est aussi beaucoup plus complexe. À la pointe de l’innovation industrielle et militaire.

Livré à l’été 2020 par le chantier cherbourgeois de Naval Group à l’escadrille des SNA basée dans le grand port de guerre méditerranéen, le Suffren devrait être déclaré bon pour le service opérationnel « dans les tous prochains mois », annoncent les autorités. Poussé dans ses retranchements afin de « valider ses caractéristiques militaires et ne rien laisser au hasard », expliquent les sous-mariniers, le prototype affiche 120 jours de mer et 3 000 heures de plongée, y compris dans les eaux chaudes de l’équateur. Beaucoup plus discret et armé que la génération précédente, il ouvre « en grand le champ tactique des possibles », confie le commandant de l’équipage « rouge »[1], le capitaine de frégate Antoine Richebé.

La visite commence dans le « local nageur » situé derrière le massif. C’est le premier SNA français à disposer d’un tel compartiment. Par ce sas, 5 nageurs de combat peuvent quitter ou regagner en même temps le submersible. En cas d’avarie, c’est par là aussi que l’équipage gagnerait l’engin de secours qui réussirait à s’y arrimer. Dans les Rubis, il utilise les tubes-lance torpilles. « C’est une autre paire de manches », assure le pacha. Comme tout l’équipage, il a testé la procédure à l’entraînement. Nec plus ultra, le Suffren peut emporter sur son dos un hangar de pont abritant le véhicule sous-marin des commandos marine ; l’installation est visible sur le bord du quai.

Du local plongeur, on gagne le pont 3, le plus haut, où sont regroupés les principaux lieux de vie de l’équipage. Son nombre est passé de 70 à 63 marins grâce à l’automatisation et à la numérisation poussée des commandes. Si leurs espaces collectifs n’ont pas grandi pour autant, le confort et la décoration ont été soignés. Dans les postes, un placage imitation bois recouvre les bannettes des marins répartis par six. Le carré des officiers, où peuvent se réunir 12 personnes, fait office de salle à manger et de bureau. Un réseau wifi interne permet de localiser instantanément la position de chacun à bord. « Cela nous fait gagner beaucoup de temps car, du coup, nous sommes tous bien occupés », confie le pacha*, qui est le seul à bénéficier d’une chambre-bureau.

Quelques mètres plus loin, nous voilà dans le central des opérations, le système nerveux du bâtiment, où s’activent 8 marins en temps normal et jusqu’à 15 dans les phases de combat. Ici, on change d’époque. Les parois sont recouvertes d’écrans plats. À tribord, ont été regroupés les terminaux des cinq sonars du submersible. Outre les systèmes passifs installés le long de sa coque et le micro remorqué au bout d’un fil, son étrave abrite un système actif utilisé pour lire le relief des fonds marins. C’est de ce côté qu’officie « l’oreille d’or » du bord, le marin chargé d’identifier les bruits captés, dont l’écran est couplé à une bibliothèque numérique de sons ultra secrète. À bâbord, on tient à jour la situation tactique du navire et on opère ses armes.

De son fauteuil, le commandant a une vue plongeante sur la grande table tactile tactique qui occupe le centre du local, où l’information est en permanence fusionnée. Auparavant, c’était la place du périscope. Mais le mât physique grimpant jusqu’au kiosque a été remplacé par un mât optronique : la partie sortant du kiosque, équipée de censeurs, est désormais reliée par fibre optique à l’intérieur du bâtiment. En face, dans le coin bâbord, sont assis le marin qui veille en permanence sur les alarmes du bord et le pilote, qui ne manipule plus une barre, mais deux joysticks. En revanche, sécurité oblige, les deux manettes en métal des « soupapes de chasse rapide », au-dessus de sa tête, n’ont pas disparu. C’est le dernier recours - mécanique - pour faire remonter le sous-marin à la surface.

Plus discret, plus puissant et mieux armé

Le supplément de place à l’arrière du submersible a été absorbé par le réacteur nucléaire dont la puissance a été accrue. À l’avant, le gain a été largement octroyé au local des armes et ses quatre tubes lance-torpilles. Ses dimensions inédites autorisent le chargement de 20 munitions de plusieurs mètres de long : des missiles antinavires Exocet ASM39 ; des torpilles lourdes filoguidées F21, un modèle nouveau et ultra-puissant ; et pour la première fois, des missiles de croisière navals (MdCN). Ils offrent désormais à la France la possibilité de frapper discrètement des cibles stratégiques dans la profondeur (plus de 1 000 km de portée). Une capacité dont disposent seulement les marines américaines et russes. Entre les deux, les ingénieurs ont réussi à caser deux immenses chambres froides. Elles peuvent contenir de quoi nourrir l’équipage pendant 70 jours. Une durée inégalée sur ce type de bâtiment.

Plus discret, plus puissant, mieux armé, le Suffren est aussi plus autonome. Pour réduire le temps de maintenance au port, les concepteurs se sont arrangés pour que toutes les opérations soient effectuées une fois par an, en deux mois et demi maximum. La Marine Nationale a débuté la formation des premiers équipages en 2016 sur les simulateurs high tech installés à l’École de navigation sous-marine, au cœur de la base navale. C’est là que seront « transformés » progressivement la dizaine d’équipages de l’escadrille des SNA.

[1] Un SNA fonctionne toujours avec deux équipages: rouge et bleu. Pendant que l’un est en mer, l’autre s’entraîne et récupère.

18/10/2021 - Toute reproduction interdite


Le SNA de classe Barracuda Suffren navigue au sud de Toulon
© Alex Manzano/Marine Nationale/Défense
De Meriadec Raffray