Le voyage aboutit à Chypre pour une grande partie des migrants en provenance d'Afrique sub-saharienne. Avec la complicité du président turc Erdogan, qui instrumentalise cette immigration pour faire pression sur la petite île de Méditerranée. Rencontre avec ces voyageurs à la dérive, qui traînent leur détresse et leurs espoirs dans les camps de réfugiés et les rues de Nicosie.

Reportage à Nicosie de Marie Corcelle.

Kerfalla est assis sur un muret dans l’arrière-cour de l’Église anglicane Saint-Paul de Nicosie, située près de l’ambassade de Grèce. Il parle de ses cicatrices dans un français aux « r » arrondis. La douceur de son accent de Guinée-Conakry contraste avec la dureté de ces stigmates sur son corps. Les cicatrices parcourent sa tête, ses jambes, et en particulier son genou gauche, comme autant de traces des nombreuses agressions qui l'ont obligé à quitter son pays : « Il y avait beaucoup de problèmes de violences, beaucoup de règlements de compte au sein de ma famille ». Encore quelques mots pour expliquer qu'il a décidé de quitter la Guinée-Conakry après s’être « retrouvé avec le crâne ouvert ». Puis il se tait, comme pour essayer d'oublier jusqu'à son dernier souvenir de blessure ; mais impossible de se défaire de ce passé : « J’étais footballeur en deuxième et troisième division chez moi. Maintenant, je ne peux plus jouer à cause de la douleur ». Comme une quinzaine d’autres migrants, tous Africains, Kerfalla attend son tour, dans la cour de cette église de la capitale chypriote, où l’ONG Caritas Cyprus et l’association Zero Waste Food distribuent fruits et légumes. Kerfalla souhaite trouver un emploi pour s’intégrer, pour travailler par exemple dans le bâtiment ou dans la restauration. Tirant sur sa cigarette, il assure qu’il respectera les lois de Chypre, où il souhaite fonder une famille et commencer une nouvelle vie. Il désigne du doigt un groupe de Congolais : « Ils sont nombreux ici, mais il y a aussi beaucoup de Nigérians et de Camerounais ». À sa gauche, effectivement, se trouve Anadi, originaire du Biafra. Vêtu d’un survêtement avec une sacoche en bandoulière, l’homme de 32 ans a une silhouette athlétique. Lui aussi est un grand amateur du ballon rond et il récite en anglais les différents clubs de la Ligue 1 et la Ligue 2 françaises. Son but ? « Devenir footballeur professionnel », répond-il spontanément, presque naïvement, sachant qu'il lui sera difficile d'atteindre son rêve d'enfant à l'âge où les professionnels du football prennent leur retraite. À moins que ce ne soit un moyen de fuir une réalité autrement plus dure que ce qu'il avait imaginé.

« La vie au camp, c’est l’horreur »

Une fois arrivés en République de Chypre, les migrants passent tout d’abord par le camp de Pournara, situé près d’une autoroute, à une vingtaine de kilomètres de Nicosie.
Emmanuel, qui vient du Cameroun, y est resté trois mois. Il sort son téléphone et montre une photo de lui prise lors de son séjour forcé. Il y est méconnaissable avec son visage creusé, ses yeux fatigués et ses vêtements délabrés. « La vie au camp, c’est l’horreur. Les toilettes sont très sales, comme le reste ». Fouillant dans sa bibliothèque de photos, il montre des clichés, preuve à l’appui : des détritus jonchent les allées poussiéreuses du camp, où des tentes de fortune sont dressées un peu partout. Des hommes sont entassés à plusieurs sous des toiles d’à peine quelques mètres carrés, au milieu d’habits et de couvertures, à même la terre battue. « Quand tu veux consulter un médecin, c’est impossible, et quand tu y arrives, il ne te donne que du paracétamol », raconte Emmanuel. C'est difficile pour les hommes, et bien pire pour les femmes : « Les filles qui n’ont pas de moyens se lancent dans la prostitution, et parfois certains agents de sécurité en profitent et couchent avec elles la nuit ». Pour quitter ce camp, il faut posséder une adresse où loger, ce qui relève du parcours du combattant. Lorsqu’ils le peuvent, les migrants tentent de réunir une somme d’argent suffisamment importante afin de trouver un logement à plusieurs. Mais les propriétaires ont tendance à faire payer des loyers exorbitants, pour des logements où l’insalubrité n’a parfois guère plus à envier au camp de Pournara. Une fois cette étape franchie, commence ensuite la dure et longue confrontation au système d’asile. « Les demandeurs d’asile et ceux qui demandent une tutelle internationale ont besoin de notre aide pour accéder à une protection sociale, couverture santé, ou bien une aide légale lorsque leur demande est rejetée, pour faire appel de la décision », explique Elizabeth Kassinis, directrice de Caritas Cyprus. En effet, souvent, les migrants se heurtent à la machine implacable de l’administration, et obtenir des rendez-vous relève presque de l’impossible. « J’allais à l’aide sociale, et ils me disaient de revenir le lendemain pour obtenir les documents nécessaires. Je suis revenu tous les jours pendant des semaines, c’était la même dame qui était là et c’était toujours la même réponse, il fallait repasser plus tard. J’ai tellement pleuré, je n’en pouvais plus », raconte Amin, venu du Congo, l’air désabusé, des sacs de provisions dans les mains.

Le rôle ambigu de la Turquie

Si tous ces migrants racontent sans problème les raisons de leur départ, leur arrivée est en revanche bien plus mystérieuse. Ils disent avoir pris l’avion pour Istanbul, puis avoir changé de vol pour atterrir en République turque de Chypre du Nord, un territoire occupé par la Turquie depuis 1974 et reconnu uniquement par celle-ci. Mais sans papiers, il est pourtant en théorie impossible de franchir la fameuse ligne verte sous contrôle de l’ONU, qui sépare la partie Sud et Nord depuis l’invasion turque. Mesurant près de 180 km de long, elle parcourt l’île d’un bout à l’autre. Mais elle n’est pas infranchissable, et les migrants n’ont apparemment pas grand mal à la traverser. Comment ? De quelle manière ? Où ? Impossible d'avoir une réponse ! Les migrants deviennent des hommes de peu de mots lorsqu’on les interroge là-dessus.

Les Chypriotes grecs sont de leur côté beaucoup plus explicites : ils accusent Erdogan de laisser passer les migrants réfugiés et demandeurs d’asile afin de faire pression sur la république de Chypre, qu’il rêve de pouvoir contrôler dans son ensemble. Sans oublier que la plupart du temps, les migrants « savent qu’ils sont en Europe, mais ne savent pas où précisément, ou alors ils pensent être en Grèce », explique Elizabeth Kassinis. Issa, un Camerounais vêtu d’une chemise aux couleurs rastafaris, reconnaît qu’il n’avait aucune idée de sa destination... en fait, il croyait être arrivé en France : « Je ne savais pas, non », concède-t-il, comme en s'excusant de cette ignorance. D’autres acquiescent à demi-mots, un peu honteux d’avoir été bernés. Leur gêne renvoie à celle des autorités de la petite République de Chypre, qui n’est visiblement pas en capacité d'accueillir cet afflux de population : depuis deux ans environ, Chypre est le pays d'Europe avec la plus grande proportion de migrants, à savoir 8,7 migrants pour 1000 habitants. 20.000 auraient demandé l’asile en 2020, selon les derniers chiffres de Asylum In Europe. Reste donc ce mur d'incertitude pour Issa, Emmanuel, Amin, Kerfalla, et l'immense majorité des migrants éparpillés à Chypre.


05/10/2021 - Toute reproduction interdite


Des réfugiés africains organisent un rassemblement improvisé sur le balcon d'un hôtel pour demander aux autorités chypriotes de décider de leur sort.
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