Des habitants de la cité brestoise de Kérourien ont décidé d'affronter directement les problèmes d'insécurité dans leur quartier. À l'initiative du professeur de danse Nazim Yenier, le collectif Les Bergers du Quartier intervient sur le terrain, face aux incivilités et aux agressions. Au risque d'aller jusqu'à l'affrontement des populations. Un danger nourri par le sentiment d'être abandonné par les pouvoirs publics.

Entretien conduit par Marie Corcelle.

 

Fild : Quel est votre parcours ?

Nazim Yenier : Je suis né à Izmir, en Turquie. À 24 ans, je suis venu en France pour faire un master 2 en ingénierie informatique à Brest. Des occasions se sont présentées, j’ai signé plusieurs contrats dans ce domaine, et je suis donc resté. Je ne travaille plus dans ce secteur à présent. J’ai désormais choisi de vivre de ma passion : la danse. Je gère donc une école de danse à Brest depuis maintenant près de 10 ans.

Fild : Qu’est-ce qui vous a poussé à créer le collectif Les Bergers du Quartier, et quel est son but ?

Nazim Yenier : Au cours des cinq dernières années, il y a eu une montée inquiétante des incivilités, de la délinquance et de la violence gratuite en France. J’habite à quelque 400 mètres de la cité de Kérourien, et plusieurs incidents m’ont dérangé depuis un certain nombre d’années. Il y a un centre social dans ce quartier qui propose des activités aux habitants. Je suivais de loin ce qui se passait par rapport à mon activité de danse, puisqu’on utilise souvent les salles de ces structures. En 2013, ce centre était géré par la CAF, mais les salariés ont exercé cette année-là leur droit de retrait car ils ne se sentaient plus en sécurité. Les jeunes de Kérourien utilisaient le centre social comme base arrière pour organiser leurs bagarres avec ceux de Pontanezen - l’autre cité sensible de Brest -. Ils menaçaient et intimidaient les salariés. Une voiture bélier a foncé dans l’entrée du centre, et il y a même eu une tentative d’incendie. Les années se sont écoulées, et lors du premier confinement, les rodéos sauvages - la principale activité de ces jeunes - ont pris une ampleur inimaginable. Cela commençait à 13 ou 14 heures, et ils tournaient jusqu’à 23 heures. Mais personne n’a rien osé dire et ils ont commencé à le faire dans les quartiers alentour. Ils foncent sur les trottoirs et sur les voies cyclables qui sont collées à la voie piétonne à Brest. Ils mettent en danger des mamans avec poussettes, des enfants : à la moindre erreur, le drame peut arriver. Il y a des fusillades, non pas liées au trafic de drogue comme on pourrait le croire, mais à des bagarres puériles entre des « gamins » de différents quartiers. Sans parler des adultes menacés, des femmes agressées et des vols avec violence.
J’ai poursuivi plusieurs fois les individus responsables en allant dans leur quartier, et je pensais naïvement que la parole d’un adulte de 40 ans face à des jeunes de 15 ou 20 ans suffirait. Mais j’ai été désagréablement surpris de me retrouver entouré par une dizaine d’entre eux, et le dialogue était impossible. Étant en majorité, ils m’ont insulté, ils m’ont fait comprendre que j’avais peut-être raison, mais que dans tous les cas cela ne me regardait pas, que c’était ainsi partout en France et que je ne pourrais rien y changer. C’est là que j’ai décidé de monter un collectif pour lutter contre cette attitude inadmissible. Il fédère les citoyens qui souhaitent lutter contre toutes ces nuisances.

Fild : Quelles sont vos actions pour tenter de lutter contre l’insécurité ?

Nazim Yenier : Nous avons réalisé un premier reportage vidéo sur la cité de Kérourien pour dévoiler la réalité de ce quartier et l’attitude de ces jeunes qui y résident. Il s’agit d’un quartier officiellement appelé sensible, mais pour moi ce mot n’est pas adapté. Le quartier de Kérourien n’est pas du tout défavorisé, comme je le montre dans le reportage : c’est un bel endroit, avec tout ce qu’il faut pour les jeunes, même plus. Quand j’étais jeune en Turquie, à 15 ou 20 ans, je n’aurais même pas pu imaginer habiter dans un lieu pareil. J’ai grandi dans une banlieue minable d’Istanbul, ma famille était issue d’un milieu modeste et il était impossible de vivre dans un quartier comme ici avec un terrain de basket, un arrêt de tram, de vastes pelouses, des aires de jeux… Kérourien est pour moi une cité de rêve et les gens qui y vivent ont de la chance. Il faut donc en finir avec ce discours idéologique qui prétend que les jeunes de cette cité-là sont défavorisés, qu’il faudrait donc les comprendre et les laisser faire. J’ai ensuite lancé un appel à rejoindre les rangs du collectif. Nous nous rendons sur le terrain, dans la cité, pour discuter avec les habitants. Au début, cela se passait bien, mais quand les jeunes ont fini par se regrouper, c’était plus tendu.

Fild : Pour vous, quelles sont les raisons qui font de Kérourien une zone d’insécurité ?

Nazim Yenier : C'est d'abord le laxisme des habitants et des gens alentour qui ne disent pas un mot, sans parler des autorités qui ne font strictement rien pour contrer ce fléau. Je reste convaincu que, face à une quinzaine de voyous responsables de nuisance dans une cité de 1500 habitants, la police française est largement capable d’intervenir. Si les autorités avaient la moindre volonté, elles interviendraient. Mais ce n’est pas le cas, et elles laissent le problème prendre de l’ampleur. Dans un pays comme la France, qui a largement les moyens policiers, ne pas intervenir est une décision politique. On l’a vu avec les feux d’artifices du Ramadan, de l’Aïd et du 14 juillet : cela a duré plusieurs jours, certains jeunes tiraient en direction des fenêtres, et à chaque fois que les habitants ont appelé la police, elle ne s’est jamais déplacée.

Fild : Peut-on comparer votre collectif à une milice ? Ne pourrait-il pas y avoir de représailles légales si vous alliez jusqu’à l’affrontement physique sur le terrain ?

Nazim Yenier : Quand on se déplace pour empêcher un rodéo, je considère que ce que l’on fait est légal. Je ne dis pas qu’on va aller les frapper directement. En revanche, si on se fait agresser, on ne se laissera pas faire. C’est à mon avis de la légitime défense. Nous intervenons à visage découvert, et nous ne sommes pas armés. En face de nous, il y a une poignée de « nuisibles » avec des armes à feu, des bombes lacrymogènes, et qui sont masqués. Donc, qui représente vraiment une milice dans cette histoire ?

28/08/2021 - Toute reproduction interdite



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