Ce bâtiment de guerre français, véritable sentinelle avancée de la France, patrouille dans l’une des zones les plus chaudes du globe. Mériadec Raffray, grand reporter et spécialiste des questions de défense, a embarqué plusieurs jours aux côtés de nos marins.

Reportage exclusif

Dix minutes après le décollage de Larnaca sur l’île de Chypre, le lieutenant de vaisseau Gilles, commandant de bord de l’hélicoptère Panther, pointe sur l’écran de la caméra une silhouette sombre sur fond vert : l’Aconit. La frégate française est positionnée au beau milieu du « canal de Syrie ». Un goulot d’étranglement de 180 km de large, emprunté par une dizaine de navires en moyenne chaque jour, au cœur des tensions : la guerre se poursuit en Syrie ; le Liban et la Tunisie vacillent ; la Grèce et la Turquie se jaugent ; le gaz offshore découvert au sud de Chypre excite les convoitises des riverains ; les Russes sont de retour. En cette fin d’après-midi ensoleillée, par le hublot de l’appareil, avant qu’il n’apponte sur la plage arrière du bâtiment de guerre français, on distingue nettement sur sa droite, au loin, trois autres coques grises naviguant de conserve. Battant pavillon turc, espagnol et italien, elles appartiennent à l’un des quatre groupes navals permanents de l’OTAN en Méditerranée, précise l’officier de la flottille 36F, basée à Hyères, dans le Var.

À la nuit tombée, la mer s’est vidée autour de la frégate française. Ses radars fouillent 24 heures sur 24 la surface de l’eau et l’espace aérien. « De là où nous sommes, nous détectons les chasseurs russes dès qu’ils décollent de leur base de Lattaquié, au nord de la Syrie. Nous transmettons aussitôt ces informations à nos Rafales basés en Jordanie, chargés de frapper les cellules résiduelles de Daech au Levant. L’opération française Chammal se poursuit », détaille en passerelle le capitaine de frégate Nicolas du Chéné, 42 ans, le pacha de cette frégate légère furtive de type La Fayette. Construite dans les années 90, cette classe de navires fut la première au monde à adopter des superstructures optimisées pour réfléchir le moins possible les ondes radars. Leur discrétion est réputée. « Notre mission consiste à nous fondre dans le paysage, à faire partie des habitudes. C’est comme cela que nous sommes en mesure de détecter des anomalies, d’anticiper des évolutions importantes, de vérifier les déclarations des uns et des autres ».

Une demi-lune éclaire vivement l’eau devant la proue du navire. Sur la passerelle, à peine arrive-t-on à distinguer l’équipe de quart, derrière les consoles de navigation. Le silence est de mise. De temps à autre, l’enseigne de vaisseau Clément éclaire de sa lampe torche rouge la carte sur laquelle il reporte ou vérifie des indications. Tous feux éteints, à 13 nœuds, l’Aconit patrouille dans l’une des « boîtes » rectangulaires que le commandant y a fait figurer, en bordure des eaux territoriales syriennes. Cette organisation facilite la tâche de l’équipe de quart qui l’appelle au moindre doute, à toute heure du jour et de la nuit, explique-t-il.

Au-dessous, au central opérations - le système nerveux du bâtiment - l’enseigne de vaisseau Antoine scrute les « pistes » détectées par les radars, que les opérateurs ont « habillées » sur ses indications. Ce soir, il est l’OQO, autrement dit « l’officier de quart des opérations » chargé d’établir la situation tactique autour du bâtiment. Rien à signaler hormis quelques « liners » (des vols commerciaux) et « Tango Mike » - des navires civils, dans le jargon militaire. Il y a quelques jours, un missile israélien a volé au-dessus de la mer avant d’atteindre une cible du Hezbollah en Syrie. Son parcours a été enregistré et décortiqué par les censeurs des experts de la guerre électronique qui officient derrière un rideau noir, dans un coin du central Opérations. Le résultat a été envoyé dans la foulée à Paris, via Toulon.

« Certains bateaux falsifient leur identité »

Le commandant a demandé à l’officier de porter une attention toute particulière aux bateaux photographiés dans les ports syriens durant la journée par l’hélicoptère. Un travail méticuleux et fastidieux qui paie à la longue. Le Panther apporte de l’allonge à la frégate. Il y a quelques jours, son équipage est revenu avec deux clichés intéressants : les kiosques de trois sous-marins russes Kilo se suivant à la queue leu leu, en transit en surface, et deux pétroliers transbordant leur cargaison en pleine mer ; il y de fortes chances pour qu’il s’agisse d’un trafic illicite. En comparant ce qu’elle voit avec les informations envoyées par les systèmes d’identification automatique des navires (AIS) et des aéronefs (IFF), comme avec les données répertoriées dans les différentes bases ouvertes et fermées à sa disposition, les analyses de l’équipe du central opérations « gagnent en profondeur », assure le lieutenant de vaisseau Aurélien, leur chef « Il arrive que certains falsifient leur identité », confirme-t-il…

Depuis son départ de Toulon le 5 août, l’Aconit assure sa mission de surveillance en Méditerranée Orientale (la « Medor », disent aujourd’hui tous les marins) tout en enchaînant les exercices à bord et les phases de coopération avec les marines alliées. Il y a dix jours, la frégate participait à une séquence dite « Eunomia » organisée par la Grèce, avec l’Italie et Chypre. Dans son prolongement, les pilotes des hélicos chypriotes dédiés au sauvetage en mer se sont qualifiés à l’appontage sur le pont de l’Aconit. « C’est une sacrée responsabilité pour un commandant d’autoriser un étranger à se poser ; une belle marque de confiance, aussi. C’est comme cela que l’on tisse et que l’on renforce nos liens », confie Nicolas du Chéné. L’hiver dernier, l’Aconit a accueilli à son bord le chef d’état-major des Armées, François Lecointre, et son homologue libanais, pour fêter les 100 ans du Grand Liban. Covid oblige, la réception à terre avait été annulée. Mais il n’était pas question d’abandonner un « pays frère » en pleine tourmente, glisse le pacha, qui navigue depuis 7 mois et demi dans les parages, où la France maintient en permanence une frégate.

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01/10/2021 - Toute reproduction interdite


Le tir au canon 100mm de la Frégate de type La Fayette (FLF) Aconit. Mer Méditerranée, le 28 septembre 2021. La Frégate de type la Fayette (FLF) Aconit participe à l'opération Chammal en Méditerranée Orientale.
© Mélanie Denniel/Marine Nationale/Défense
De Meriadec Raffray