Avec le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan ou l’augmentation de l’exploitation sexuelle des femmes pendant la pandémie, l’asservissement des femmes est plus que jamais d’actualité.  Près de trois quarts des femmes en sont victimes sur la planète ! La directrice exécutive adjointe d’ONU Femmes Anita Bhatia a accepté de répondre à nos questions pour appréhender ce phénomène : d’où vient-il, quelle est son ampleur, et quelles sont les solutions pour y faire face ?

Entretien conduit par Marie Corcelle

 

Fild : Combien de femmes sont touchées par l’asservissement dans le monde ?

Anita Bhatia : Les données mondiales montrent que les femmes et les filles sont touchées de manière disproportionnée par ce phénomène, à hauteur de 72 %. Quatre femmes sur cinq sont victimes de la traite à des fins d'exploitation sexuelle. Les femmes migrantes ou réfugiées sont particulièrement exposées au risque d’être asservies. Leur déplacement permanent perturbe leur vie, mais aussi leur scolarité, leur formation, leur emploi et leurs moyens de subsistance. Leurs difficultés économiques et l’absence de protection sociale, associées à un conflit prolongé et à la mise à mal de l'État de droit, les rendent vulnérables aux criminels qui peuvent les contraindre à l'exploitation sexuelle et au travail forcé.

Fild : Quelles sont les causes de l’asservissement des femmes ? Et quelles formes prend-il ?

Anita Bhatia : Les formes contemporaines d'asservissement comprennent, entre autres, le travail forcé, la servitude pour dettes et servitude domestique, l'esclavage sexuel et les formes serviles de mariage. Ce sont des phénomènes mondiaux qui reposent sur la discrimination et les inégalités fondées sur le sexe. À cause de cela, les femmes et les filles n'ont souvent qu'un accès limité, voire inexistant aux services éducatifs ou à une formation professionnelle. Elles ne peuvent donc pas bénéficier des mêmes droits et protections juridiques que les hommes.

« Pendant la pandémie, le recrutement et l'exploitation en ligne à des fins sexuelles ont augmenté »


Fild : Quel a été l’impact de la pandémie sur l’asservissement des femmes ?

Anita Bhatia : L'expérience des crises sanitaires précédentes a démontré que les femmes et les filles étaient exposées à un risque accru de violences, d'abus sexuels et de traite. La pandémie de Covid-19 n’a pas dérogé à la règle. ONU Femmes et le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l'homme (BIDDH) de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) ont publié un rapport (1) dont les conclusions indiquent, non seulement que le recrutement et l'exploitation en ligne à des fins sexuelles ont été largement utilisés par les trafiquants pendant la pandémie, mais que ce phénomène va malheureusement augmenter.

Fild : Quelles mesures propose ONU Femmes pour lutter contre ce phénomène ?

Anita Bhatia
: Nous nous attaquons aux causes profondes qui rendent les femmes et les filles plus vulnérables à la traite des personnes et à l’exploitation. Par exemple, dans le cadre du programme Safe and Fair en Malaisie, ONU Femmes ainsi que les autres agences des Nations Unies et les organisations de la société civile ont aidé le gouvernement à élaborer un Plan d'action national de lutte contre la traite des personnes. Notre soutien s'est concentré sur la protection des victimes par des recours juridiques, notamment par l’augmentation des poursuites judiciaires dans les affaires de traite. En outre, ONU Femmes reconnaît l'importance d'engager les hommes et les garçons dans la lutte contre l’exploitation sexuelle : au Nigeria, plusieurs programmes ont été mis en œuvre en les intégrant dans la prévention de la violence et de la traite.

Fild : ONU Femmes pourra-t-elle agir en Afghanistan sur la situation des femmes afghanes ?

Anita Bhatia
: La situation en Afghanistan est dramatique et de nombreuses afghanes ont peur d’un retour en arrière. Elles nous disent qu'elles craignent que toute une génération de filles ne soit pas scolarisée et vivent dans la crainte d'être tuées simplement parce qu'elles ont siégé dans des tribunaux, se sont présentées au Parlement ou encore parce qu'elles ont fait des reportages ou administré des vaccins. Il ne faut pas oublier que 9 Afghanes sur 10 subissent au moins une forme de violence de la part de leur conjoint au cours de leur vie. ONU Femme restera donc opérationnelle avec ses partenaires en ce moment critique pour le pays. Il est essentiel que des services et une aide vitale restent disponibles. L’organisation s'est engagée à rester et à agir en Afghanistan.

16/11/2021 - Toute reproduction interdite


Kehinde Osakede, qui explique avoir été violée par un ami de la famille, est photographiée au centre de la Women at Risk International Foundation (WARIF) à Yaba Lagos, au Nigeria, le 19 avril 2021.
© Temilade Adelaja/Reuters
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