En 1949, au tout début de la guerre froide, Georges Orwell dénonçait dans 1984 le stalinisme autant que le nazisme. Big brother, le chef d’Océania, devenait alors une expression familière pour désigner  un État surveillant ses citoyens, « les frères ». L’œuvre servait alors de marqueur pour prévenir toute tentative d’application de lois liberticides dans les démocraties. Ce qui n’était qu’une anticipation se serait-elle concrétisée en France en pleine crise sanitaire ?

                         Par Lionel Lacour.

En 1984 - toujours en pleine guerre froide - Michael Radford adapte au cinéma le livre d’Orwell en le tournant durant les mêmes mois que ceux évoqués dans l’histoire. Il suit trop scrupuleusement la trame narrative d’Orwell, rendant difficile sa compréhension. L’esthétique de 1984 ne laisse pourtant aucun doute sur le genre de pays représenté : le bloc soviétique.

Le spectateur identifie la propagande communiste sur ses succès économiques mensongers, sur les purges que subissaient les membres du parti. 1984 répond de fait à L’aveu de Costa Gavras sorti en 1970. Même grisaille, même police déshumanisée, mêmes délations, mêmes confessions publiques de crimes imaginaires menés contre le parti, mêmes rééducations et enfin mêmes éliminations. D’ailleurs, les personnages du film ne s’appellent plus « frères » entre eux mais « camarades », renforçant l’analogie entre le récit d’un pays « continent » fictif et le monde communiste.

Mais derrière l’esthétique du film, la force de 1984 est la représentation du contrôle de l’État sur tout. D’abord par l’usage d’une technologie intrusive dans la population, ce fameux télécran qui observe et qui transmet la propagande sans que nul ne puisse l’éteindre. Ensuite par la réécriture permanente de l’histoire, effaçant les faits d’hier et condamnant ceux faisant preuve de mémoire. Encore par la réduction du langage via la fameuse novlangue, démonstration irréfutable du contrôle par l’État des individus de moins en moins capables de penser. Enfin - et c’est le plus pervers - par l’invention d’ennemis permanents invisibles et d’opposants imaginaires justifiant une solidarité totale et donc d’une justice impitoyable.

La fin du monde communiste en Europe a pu rendre la prédiction d’Orwell obsolète mais totalement valide en Chine ou en Corée du Nord. L’intrusion technologique dans la vie des Chinois n’est d’ailleurs plus de l’anticipation et encore moins de la science-fiction. Des caméras constellant l’espace public du géant asiatique identifient n’importe quel citoyen affecté d’une note de civisme lui permettant d’accéder ou non à certains services. Les médias français dénoncent cette « orwellisation » chinoise confirmée par la pandémie due au coronavirus. Pékin n’a-t-elle pas menti sur les origines de la maladie ? Ne réécrit-elle pas l’histoire en essayant d’attribuer l’origine du virus aux Américains ? Que dire du mensonge sur le nombre de morts réels à Wuhan, épicentre de la pandémie? Enfin, la population tout entière n’a-t-elle pas subi un confinement total et autoritaire qu’aucune population occidentale n’aurait consenti ?

Mais les journalistes français, si soucieux de dénoncer l’orwellisation de la puissance chinoise n’ont pas vu que 1984 s’insinuait à l’intérieur de nos propres frontières. Quand le télécran intervient quotidiennement pour lister les succès d’Océania, dénoncer les opposants, imposer des mesures de rétorsions contre les récalcitrants, comment ne pas reconnaître le professeur Salomon, Directeur Général de la Santé, énumérer chaque jour les différents taux sanitaires que plus personne n’écoute vraiment, le nombre de morts, les gestes barrière ? Quand ce n’est pas lui, ce sont les ministres qui viennent égrainer des mesures contraignantes, toujours pour le bien de la population, peu importe qu’elle comprenne d’ailleurs. Lorsque ce ne sont pas les ministres, c’est Big Brother lui-même, le président en personne qui, tel un évêque, vient prêcher au bon peuple les décisions d’un comité dont tout le monde ignore la légitimité. Notre Big Brother n’a pas besoin d’installer de force des télécrans. Chaque citoyen en est doté volontairement, par les réseaux sociaux ou par les chaînes d’info continue. Il est même préconisé de télécharger une application pouvant vous localiser. Oh bien sûr, aucune malice là-dedans puisque c’est pour notre bien. Ne sommes-nous pas déjà géolocalisés par Facebook, Instagram et autres applications ? Alors, pourquoi nous plaindre ? Nous sommes même soumis à remplir des dérogations ubuesques limitant nos déplacements à une heure et à un kilomètre de chez nous.

Cette communication permanente n’est pas anodine. Elle aboutit à noyer les citoyens d’informations leur faisant oublier celles passées. Tout comme Winston Smith et d’autres étaient employés à réécrire l’histoire, les interventions des différents ministres ou hauts fonctionnaires effacent les faits passés qui leur donnent tort. Et ils sont nombreux. Les masques inutiles de février et mars 2020 pour se protéger du virus sont devenus l’alpha et l’oméga de la lutte contre l’épidémie. Le confinement présenté par Olivier Véran comme source de contamination est devenu la solution pour réduire les contaminations. Les écoles ou les transports en communs présentés comme des foyers de contamination majeure sont désormais présentés comme les lieux les moins risqués. Et que dire de la décision du confinement prise le 12 mars applicable seulement après le premier tour des élections municipales !

Cette réécriture de l’histoire passe d’autant plus facilement qu’une nouvelle langue s’impose, faite de néologismes mais surtout des périphrases stupéfiantes. Il faut dire que la crise sanitaire accélère cette novlangue déjà en vogue. Ainsi a-t-on eu droit aux « vacances apprenantes » et aux cours en « distanciel ». Les « gestes barrière » et « distanciation sociale » se sont introduits dans notre vocabulaire comme autant d’éléments menant à séparer les individus ; les empêcher de communiquer directement, de se retrouver et donc de pouvoir contester. Certains mots sont même devenus tabous ou propices à l’excommunication médiatique. Faire la fête relève du crime et une soirée entre amis est déjà une marque de conspiration. D’ailleurs, « La bamboche, c’est fini ». 1984 ne disait rien d’autre quand presque toute forme de relation sociale était proscrite, y compris les relations charnelles. Des enquêtes ont ainsi montré que les relations adultères ont explosé depuis le confinement… via les réseaux sociaux et sans contact ! La ligue anti-sexe décrite par Orwell n’aurait pas mieux fait !

Dans 1984, l’ennemi est le traître Goldstein et ses idées contaminent les habitants d’Océania sans qu’ils ne s’en rendent comptent. Heureusement, les traitres sont testés, voire dénoncés parfois par leurs propres enfants.

Or que fait le virus sinon de contaminer en étant lui aussi invisible ? Cela entraîne la culpabilisation des malades qui propagent la maladie. « Où l’avez-vous attrapée ? Qui était avec vous ? » Autant de questions posées par les employés de l’ARS laissant à penser que le malade est un traître au pays qu’il faut emprisonner, pardon, mettre en quarantaine. Et il en va de même pour tous ceux suspectés de pouvoir propager la maladie. Restaurants, théâtres ou salles de cinéma sont fermés. Tout comme le télécran montre les soldats d’Océania, le virus ennemi est signifié par des images des combattants de première ligne.

Mais ceux-ci portent des tenues blanches des médecins et infirmiers. Leur soutien se fait par des gestes rituels. Poignets l’un contre l’autre chez Orwell, applaudissements à 20h en France. Et comme chez Orwell, il y a une opposition. Elle aussi créée de toute pièce les complotistes. Ce mot mêle les vrais complotistes pathologiques aux simples sceptiques d’une parole officielle décrédibilisée. Le gouvernement discrédite ces personnalités, aidé par des soutiens divers de la sphère médiatique, faisant office de « police de la pensée ». Lorsque ces personnalités ont le malheur de se tromper, le pouvoir et ses soutiens leur tombent dessus, trop contents de souligner leurs erreurs, sans jamais pour autant reconnaître les leurs.

Les ressemblances flagrantes avec 1984 ne permettent cependant pas d’affirmer que nous vivons sous un régime orwellien. Elles sont dues à des circonstances, plus qu’à une théorisation liberticide du pouvoir. Mais notre démocratie se dévitalise. Les enquêtes sur le niveau scolaire attestent du recul de la maîtrise de la langue. Avec un vocabulaire qui se réduit, la nuance disparaît et la communication avec les électeurs passe de plus en plus par l’émotion et de moins en moins par la raison. L’infantilisation des Français dans les interventions télévisées des chefs de l’exécutif en témoigne. Cela prouve que notre pays est fragilisé, permettant l’accession au pouvoir de vraies idéologies totalitaires pour peu qu’elles sachent se parer du masque de la démocratie.

17/12/2020 - Toute reproduction interdite


Photomontage représentant le ministère de la vérité d'après le roman 1984 de Georges Orwell
Jordan l'Hôte/Wikimedia Commons
De Lionel Lacour