International | 11 novembre 2020

2020 sera-t-elle l’année de l’avènement du siècle chinois ?

De Roland Lombardi
3 min

Bien qu'annoncée le 7 novembre par de nombreux médias et agences de presse, la victoire à la présidentielle américaine du candidat démocrate Joe Biden n’est pas encore officialisée. Contestée par Donald Trump, un certain nombre de chefs d’État et de gouvernements à travers le monde l’ont pourtant déjà saluée. D’autres pays attendent encore les résultats officiels avant de féliciter le vainqueur. A elle seule, cette situation inédite en dit long sur l’expectative du monde quant aux changements que pourrait apporter l’administration de Joe Biden à la politique internationale américaine voire sur l’avenir même du leadership mondial des Etats-Unis...                                                

                                                                                  Par Roland Lombardi

 

Le 7 novembre dernier, les médias américains ont présenté Joe Biden comme le vainqueur incontesté de l’élection présidentielle. C’était oublier un peu vite la combativité de Trump et sa propension en renverser la table dans tous les domaines. Ce dernier a ainsi contesté les résultats. Depuis, une véritable bataille judiciaire a été lancée par ses équipes dans plusieurs États remportés sur le fil par Joe Biden.

Même si d’après les experts cela devrait en rester là, il n’en reste pas moins que la situation est sans précédent historique. Pour l’heure, cet imbroglio électoral et judiciaire, qui touche le pouvoir de la première puissance planétaire, a inévitablement suscité une certaine prudence chez certains leaders mondiaux...

Les grands de ce monde dans l’expectative

La défaite de Trump, président honni par les Intelligentsias car symbole du populisme triomphant, ne pouvait qu’enthousiasmer les dirigeants progressistes comme Justin Trudeau, Emmanuel Macron ou encore Angela Merkel.

A l’inverse, plus prudents, les dirigeants du Mexique, du Brésil, de la Chine ou de la Russie ont déclaré attendre les résultats officiels de l'élection présidentielle américaine avant de féliciter le vainqueur.

D’aucuns ont pourtant clamé, un peu naïvement, qu’avec Biden, « la politique internationale américaine ne changera pas fondamentalement mais qu’au contraire le monde n’en sera que plus apaisé ». Rien n’est plus faux.

Dans un précédent édito[1], j’avais tracé les grandes lignes des nouvelles orientations de la politique étrangère américaine en cas de victoire du candidat démocrate.

Analyser la géopolitique mondiale équivaut souvent à résoudre une énigme cachée dans une devinette, elle-même dissimulée dans un nuage de mystères. Or, en relations internationales, c’est aussi parfois le rasoir d’Ockham, le fameux principe de parcimonie voulant que l’explication la plus simple soit souvent la meilleure, qui prévaut.

Ainsi, pour saisir les futurs enjeux, il suffit d’observer les récentes réactions internationales des uns et des autres suite à la victoire annoncée de Biden. De fait, elles ne font par ailleurs que confirmer les changements notables que j’annonçais par rapport à l’iconoclasme de Trump.

Les mollahs de Téhéran ont donc eu un léger rictus. Erdogan, qui vient de saluer la victoire du Démocrate, ainsi que les Qataris, ont été aux anges. Pour s’en convaincre, il suffisait de regarder les mines et d’écouter les commentaires enthousiastes sur Al Jazeera ! Notons au passage que les Frères musulmans ont eux aussi félicité Joe Biden...

Certains dirigeants palestiniens et israéliens (peut-être même Netanyahou), qui ne veulent pas d'accord de paix, soupirent de soulagement...

Car avec un Biden à la Maison-Blanche, c’en est sûrement fini du « deal du siècle », des pressions sur l’Autorité palestinienne mais également sur le Premier ministre de l’État hébreu, de la guerre économique contre l’Iran, des menaces sur la monnaie turque afin de calmer les ardeurs d’Erdogan, et d’une éventuelle inscription des Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes. Après la politique de pressions maximales initiée par Trump depuis 4 ans, somme toute relativement efficace, nous allons assurément assister au retour des statuts quo et aux traditionnels faux-semblants diplomatiques.

Quant à Sissi, MBZ et surtout MBS, ils ont tous les trois salué du bout des lèvres le nouveau président américain pour sa victoire.  En vérité, ils serrent les dents. Car il est peu probable que la future administration démocrate, composée majoritairement d’idéologues patentés des droits de l’Homme, soit aussi bienveillante que la précédente vis-à-vis de leurs régimes autocratiques et leur lutte impitoyable contre l’islam politique dans la région. Ne perdons jamais de vue que pour l’entourage de Biden, l’idéologie frériste demeure encore, dans le monde arabe, la seule alternative sérieuse et démocratique au pouvoir des « méchants dictateurs » ...

Enfin, Moscou reste pour l’instant sur ses gardes. Mais en définitive, Poutine est très inquiet car il sait très bien que pour Biden et ses futures équipes, la Russie va redevenir « la menace principale » (dixit Biden) pour Washington, avec tous les risques que cela implique par exemple en Ukraine, en Libye, en Syrie ou dans le Caucase. 

Pour Xi Jinping, la prudence est également de rigueur. Or, pour la Chine, Biden président représente peut-être une aubaine...

Fin du siècle américain et début du siècle chinois ?

Pour les Chinois, Donald Trump fut un adversaire très coriace. Il est le premier leader occidental à avoir eu le courage de se dresser véritablement face à la montée en puissance de l’hégémonie commerciale et économique chinoise dans le monde. Sous sa présidence, il a clairement intensifié la guerre commerciale menée contre Pékin en imposant des sanctions contre des entreprises chinoises et en mettant en place une série de taxes douanières sur les importations en provenance de Chine.

Joe Biden a déjà annoncé que dès son entrée en fonction, une série immédiate de décrets visant à inverser les politiques du Président sortant sera adoptée à la fois sur le plan interne qu’externe.

Alors qu’en sera-t-il avec la Chine ? Il est vrai que la stratégie maîtresse de la politique américaine est d’empêcher Pékin d’atteindre la parité internationale avec Washington à l’horizon de 2050.

Certes, avec la nouvelle administration démocrate, la rhétorique guerrière restera sûrement la même. Mais dans les faits, elle soulagera certainement la pression sur la Chine. Pourquoi ? Parce que beaucoup des soutiens et des riches donateurs de la campagne de Biden ne voient pas d’un très bon œil un trop fort antagonisme avec la Chine. La guerre commerciale relancée par Trump ne leur a pas été bénéfique. N’oublions pas - et c’est un exemple parmi d’autres - que les puissants GAFAM, qui ont activement œuvré pour la victoire du candidat démocrate, sont totalement tributaires et dépendants des métaux rares, indispensables pour les technologies numériques. Or, aujourd’hui, on estime que plus de 90 % de la production mondiale de métaux rares est assurée par la Chine !

A l’inverse de Trump, qui n’était au service de personne et qui n’était lié à aucun serment d’allégeance, l’ancien vice-président d’Obama, est un pur produit du « Système ». Il devra composer avec ses influents créditeurs. Agé de 78 ans, avec une santé mentale et physique fragile, il ne sera pas seul pour décider et n’aura sûrement jamais les coudées franches. Il faudra alors être très attentif sur le nom de ses proches collaborateurs à la sécurité nationale, au département d’Etat et au Pentagone.

Quoi qu’il en soit, nous serons fixés le 14 décembre, date limite pour l’annonce officielle du nouveau locataire de la Maison-Blanche. Mais cette transition chaotique va inévitablement fracturer encore un peu plus le pays. Des troubles sont même à prévoir...

Signe des temps, alors que les Etats-Unis et le reste du monde sont touchés par une seconde vague de la pandémie du Covid-19 tout en subissant encore les conséquences sanitaires, socio-économiques et politiques dramatiques de la première vague, la Chine, quant à elle, semble avoir vaincu le virus. Même si nous sommes en droit de douter de la véracité des informations chinoises, c’est un fait. Depuis Octobre, des centaines de milliers de Chinois se sont déjà vu administrer un vaccin même si les tests cliniques ne sont pas terminés. Le 6 novembre dernier, Pékin a envoyé, un an à peine après le déploiement de la 5G dans le pays, un satellite 6G en orbite autour de la Terre...

Pékin a également fait depuis appel aux industries les plus innovantes du civil pour moderniser et repenser l’organisation de l’armée chinoise.

Le Pentagone estime aujourd’hui que la marine chinoise compte 350 navires de guerre contre seulement 293 pour l’US Navy. Les américains gardent néanmoins l’avantage dans le domaine technologique, mais pour combien de temps ?

Bref, lorsque l’on voit la situation politique actuelle à Washington, nous sommes en droit de nous demander si au final, 2020 ne sera pas considérée par les historiens du futur comme la date charnière de la fin du siècle américain et le début du siècle chinois...

 

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour GlobalGeoNews. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

 


[1] https://www.globalgeonews.com/content/893

 

12/11/2020 - Toute reproduction interdite


Des personnes travaillent dans l'usine de conditionnement du fabricant chinois de vaccins Sinovac Biotech, développant un vaccin expérimental contre les maladies à coronavirus à Pékin, le 24 septembre 2020.
Thomas Peter/Reuters
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