Hong Kong, Algérie, Liban, Iran, Irak, Chili, France... l'année 2019 aura été marquée par une vague d'importants mouvements populaires parfois très violents. Si le monde paraît en pleine ébullition, il ne faut pas perdre de vue que l'origine et les raisons des colères et des revendications diffèrent de pays en pays. Par Roland Lombardi.

Sans entrer dans une longue et savante étude sociologique, on peut dire par exemple que les sociétés occidentales sont actuellement traversées par une multitude de crises. Crises identitaires, crises économiques et sociales, rejets du politiquement correct, rejets des élites, rejets de la mondialisation, etc... Il n'y a plus d'idéologie, plus de grandes aventures, de grandes épopées, plus de grands projets... C'est un malaise général et existentiel qui touche le monde occidental. Tous les pays occidentaux connaissent leurs « territoires périphériques » (en référence à la « France périphérique » du géographe Christophe Guilluy) confrontés à la « mondialisation malheureuse ». Alors, à tort ou à raison, la seule alternative politique est représentée par ceux que les médias mainstream appellent « populistes ». Comme par exemple aux Etats-Unis, avec Trump, Johnson au Royaume Uni ou en Italie avec Salvini. En effet, ces derniers semblent avoir entendu la détresse de leurs concitoyens, su leur parler et surtout avoir su canaliser cette colère. Bien sûr, nous n'avons pas encore assez de recul pour savoir si leurs réponses seront appropriées sur le long terme. Quoi qu'il en soit, au grand dam de certains, leur popularité reste pour l'instant intacte...

En France, c'est plus compliqué. On l'a vu avec le fiasco de Marine Le Pen en 2017, et celui des Gilets Jaunes plus récemment...

Devant le vide et l'absence de réponses politiques, le malaise français est beaucoup plus profond que certains ne le pensent. Les grèves contre la réforme des retraites n'en sont qu'une facette. Les frustrations, la déception, la rancœur et le désespoir sont grands et s'enkystent de plus en plus dans les esprits et les cœurs.

Ailleurs, dans le monde arabo-musulman par exemple, comme lors les révoltes de 2011, la jeunesse nombreuse de ces pays (les moins de 30 ans représentent parfois plus de la moitié de la population !) se révolte contre le népotisme et la corruption endémiques dans ces régions. Mais ce sont moins des revendications démocratiques que l'absence totale de perspectives économiques et sociales qui mobilisent tous ces jeunes sans avenir.

A chaque pays sa révolte.

Dans l'histoire, l'humanité fut toujours touchée par des poussées de fièvres à chaque grand bouleversement démographique, politique ou surtout technologique. Ce fut le cas par exemple au XVIe siècle avec l'imprimerie, aux XVIIIe et XIXe siècles avec la Révolution industrielle... Plus près de nous, ce fut l'entrée du monde dans la modernité en 1968. Non seulement la France connut de grandes émeutes mais également de nombreux autres pays à travers la planète...

Aujourd'hui, incontestablement, la révolution numérique a son importance dans cette contestation mondialisée.

Les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, YouTube et les blogs) jouent un rôle de défouloir ou de mobilisateur. Mais c'est dans l'information alternative qu'ils ont peut-être plus d'impacts. Car l'information, c'est le pouvoir, et avec l'omniprésence de ces nouveaux vecteurs, où l'on trouve le meilleur comme le pire, les gouvernements n'ont plus le monopole de l'information et ne maîtrisent plus grand-chose. La « fabrique du consentement » traditionnelle atteint donc ses limites. Là où le bât blesse, c'est que tous ces mouvements contestataires ont du mal à se structurer et s'organiser sérieusement. Il n'y a pas de figures emblématiques qui en prennent la tête.

Le poncif des marxistes et de leurs héritiers, à savoir que ce sont les peuples qui font l'histoire, n'est qu'un mythe. Que serait devenue la Révolution russe sans Lénine ou la Révolution chinoise sans Mao ? Il n'y a pas de Vent de l'histoire. L'histoire est faite par un homme ou un groupe d'hommes plus déterminés que leurs contemporains !

Alors ne nous faisons pas d'illusions : même si les classes dirigeantes sont partout perçues comme hors-sol et discréditées, les États gardent le monopole de la force et possèdent encore de nombreuses ressources pour « s'adapter » et même, à terme, tirer profit de ces vagues de protestations...

Dans toute entreprise ou aventure humaine, il faut un chef d'orchestre.

Or, même à l'ère du numérique, pour changer de fond en comble un « système » - et c'est un invariant historique - il faut des chefs charismatiques et fédérateurs (souvent issus de ce même « système » !), une organisation et enfin, une cause, bonne ou mauvaise. Sans cela, les « révoltes » ne se transforment jamais en « révolutions » !

18/12/2019 - Toute reproduction interdite.


Des manifestants antigouvernementaux se protègent avec des parapluies au milieu de gaz lacrymogènes pendant une manifestation à Hong Kong, le 15 septembre 2019.
Jorge Silva / Reuters
De Roland Lombardi