International | 7 février 2021

2011 – 2021 : Que reste-t-il des Printemps arabes ?

De Roland Lombardi
9 min

L’année 2020 a marqué un tournant en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Dix ans après le début des Printemps arabes, l’« hiver islamiste », le chaos, le « printemps des autocrates » et la crise mondiale du Covid, c’est l’heure du bilan. Le géopolitologue Roland Lombardi, qui était au Proche-Orient durant cette période, dresse le bilan.

L’analyse de Roland Lombardi

Les « printemps des peuples » arabes, comme l’annonçaient en 2011, avec un enthousiasme naïf certains « experts », n’ont pas eu lieu. Le fameux « vent de l’histoire » s’est très vite transformé en tempêtes et ouragans, balayant au passage tous les espoirs d’une démocratisation rapide de la région. Les différentes transitions démocratiques furent un naufrage.

Dès le début des révoltes de 2011, certains avaient benoitement appréhendé ces évènements avec le prisme de leur éthique, de leurs valeurs ou pire, de leurs idéologies. Du fond de leurs microcosmes parisiens ou universitaires, ils se sont alors lamentablement trompés, balayant volontairement d’un revers de main, le poids considérable de ce côté-là de la Méditerranée, des tribus, des clans, de l’islam et de l’islamisme, du culte du chef (Zaïm) ou encore de la quasi-vénération du « Sabre » (l’armée) et de la Force, et enfin des profondes différences structurelles entre chaque pays touché par ces révoltes.

Il y a dix ans, nous étions peu à percevoir les véritables causes de ces soulèvements : moins des revendications démocratiques (pour une minorité de jeunes étudiants des capitales arabes et initiateurs des mouvements) que la misère et un violent rejet de l’affairisme, du népotisme et de la corruption de vieux systèmes dictatoriaux à bout de souffle (pour la majorité des peuples). Comme en Iran en 1979 ou en Algérie dans les années 1990, devant l’absence de leaders démocrates sérieux et d’organisations dignes de ce nom, il était inévitable que ces mouvements soient très vite récupérés par des forces plus déterminées, mieux structurées et organisées : les Frères musulmans, financés par le Qatar et soutenus par Erdogan. Un temps, même les Occidentaux crurent à l’alternative politique de ces islamistes, présentés par l’efficace propagande de Doha, comme « modérés ». On a vu le résultat notamment en Libye ou en Syrie…

Dès lors, les « Printemps arabes » se sont très rapidement transformés en « hiver islamiste », en guerres civiles ou en chaos engendré par le terrorisme d’al-Qaïda et de Daesh. Les économies se sont effondrées. Or, après les rêves et les illusions, il fallait revenir à la dure réalité du quotidien. Échaudés par les exemples irakien, syrien et libyen, la majorité des peuples de la région n’aspirèrent donc plus qu’à revenir à la stabilité. D’où le succès, la popularité et le retour d’hommes forts.

Comme l’expliquait Gustave Le Bon dans sa célèbre Psychologie des foules, après les troubles engendrés par les révolutions, ces dernières, « abandonnées à elles-mêmes, sont bientôt lasses de leurs désordres et se dirigent d’instinct vers la servitude ».

C’est dans ce contexte que se forma une alliance contre-révolutionnaire composée de l’Égypte de Sissi, des Émirats arabes unis de Mohammed ben Zayed (MBZ) et de l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane (MBS). Son but : s’opposer dans le monde sunnite, aux promoteurs de l’islam politique et de nouvelles révoltes, le Qatar et la Turquie.

Ayant senti le vent du boulet, ces nouveaux autocrates ont alors entrepris trois actions essentielles pour imposer leur nouveau type de gouvernance. D’abord, cesser les ambiguïtés et les jeux troubles des dirigeants passés avec les islamistes de tout poil.

Ensuite, s’attaquer aux deux principaux engrais de ce cancer islamiste : la misère et surtout la corruption. En Égypte, Sissi a engagé des réformes socio-économiques drastiques parfois douloureuses. Une véritable opération « mains propres » de grande échelle a permis également de lancer plus de 1 400 procès de corruption au sein de l’appareil d’État égyptien. Le projet préparant l’après-pétrole, « Vision 2030 », ainsi que l’épisode de la séquestration de 200 personnalités proches du pouvoir – princes, hommes d’affaires, ministres – dans le Ritz-Carlton de Riyad en 2017, initiés par le jeune prince héritier saoudien, obéit à cette même logique. Comme les arrestations des caciques du régime en Syrie, en Irak, ou lancées par les militaires algériens dans la foulée du « Hirak » en 2019. Ces purges « anti-corruption » massives sont inédites dans l’histoire de la région, même si elles sont toujours un habile moyen d’écarter de potentiels rivaux…

L’irruption de la Covid et ses conséquences

Les réformes en profondeur d’économies rentières ou archaïques sont toujours difficiles. D’autant plus que la pandémie mondiale a fortement freiné ces transformations. Mais la crise économique mondiale causée par la Covid, a surtout pénalisé l’axe frériste du Qatar et la Turquie, rejoint par l’Iran. Cette épidémie a permis d’accentuer l’efficacité - que cela nous plaise ou non - de la politique de pressions maximales de Donald Trump. Pour lui, ce fut aussi une opportunité de renforcer le bloc Égypte-E.A.U.-Arabie saoudite par un système d’alliance, via les « Accords d’Abraham », entre Israël, les Émirats, Bahreïn puis le Maroc et le Soudan.

Certes, la pandémie a permis aussi (comme en France d’ailleurs) de mettre entre parenthèses les mouvements sociaux et les grandes manifestations de rue ayant secoué certains pays en 2019 : Algérie, Liban, Soudan, Irak et Iran. Toutefois, la colère n’a pas disparu. Avec des économies en berne et l’effondrement des croissances économiques dans le négatif pour l’essentiel des pays de la zone (hormis l’Égypte qui se maintient à 2%), nous sommes en présence de véritables cocottes-minute !

Les Frères musulmans hors-jeu ?

C’est tout le pari du Qatar et de son janissaire turc : un second round des printemps arabes pour cette fois-ci réussir ce qu’ils ont échoué jusqu’ici.

Or en 2019, lors des multiples manifestations dans la région, les islamistes ne sont pas parvenus à s’imposer. Au Soudan, les émeutes ont même renversé le frère musulman Omar al-Bachir. En Algérie, les jeunes algériens du « Hirak » ont farouchement rejeté de leurs cortèges les groupes proches de la confrérie… Durant cette période, même les mollahs iraniens n’ont pas réussi à placer à Bagdad l’un de leurs pions lors des élections organisées dans la foulée des troubles irakiens. De même, les manifestations islamistes anti-françaises il y a quelques mois dans le monde arabe, suite à la republication des caricatures de Charlie, et fomentées par les services secrets turcs (avec les deniers de nos « chers amis du Qatar » !), n’ont pas soulevé les foules et ont fait long feu.

On assiste même à une timide mais réelle forme d’« athéisation » progressive des jeunesses arabes. Les islamistes semblent ne plus avoir le vent en poupe. Les fiascos des Frères un temps aux affaires, ainsi que l’anéantissement territorial de Daesh sont passés par là. Or, l’idéologie de Daesh et Al-Qaïda n’est pas morte et peut encore frapper les États faibles comme en Afrique ou en Europe. Quant aux Frères musulmans, protégés par Doha mais considérés comme organisation terroriste par de nombreux pays - Égypte, Émirats, Arabie saoudite, Russie…-, ont trouvé refuge en Europe, notamment en France, où ils ont encore pignon sur rue ! Ils ont aussi massivement investi Internet.

Si Trump avait été réélu, la Turquie endettée d’Erdogan serait rentrée dans le rang, les mollahs de Téhéran auraient été forcés de négocier et le Qatar aurait peut-être fini par « lâcher » les Frères que l’ancien président s’apprêtait à inscrire sur sa liste des organisations terroristes. Qu’en sera-t-il avec Joe Biden ? Là est toute la question.

En attendant, la victoire du démocrate a visiblement donné un second souffle à l’Iran et au Qatar. Ses déclarations à propos de son désir de revenir dans l’accord nucléaire a replacé Téhéran en position de force. Et la « réconciliation » entre Riyad et Doha en est une autre illustration[1].

Après la gestion catastrophique de la crise sanitaire des fragiles démocraties occidentales, le modèle de gouvernance de Sissi, MBZ et MBS demeure plus que jamais la Russie et surtout la Chine. Poutine est le nouveau Juge de paix de la région et leur fidèle allié dans la lutte contre l’islam politique. Son pouvoir fort a redressé son pays et organisé des purges parmi les puissants oligarques dans les années 2000. Pékin, enfin, confirme son arrivée en force dans la région avec ses vaccins peu chers et a démontré - à tort ou à raison - l’efficacité de son système fondé sur la prospérité économique et… la dictature ! Bref, la démocratie dans la zone n’est pas encore pour demain…

[1] https://fildmedia.com/article/les-coulisses-de-la-reconciliation-entre-le-qatar-et-l-arabie-saoudite

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste, chroniqueur et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

[1] https://fildmedia.com/article/les-coulisses-de-la-reconciliation-entre-le-qatar-et-l-arabie-saoudite

06/02/2021 - Toute reproduction interdite


Un manifestant tient un drapeau égyptien alors qu'il est arrosé par des canons à eau lors d' affrontements au Caire, le 28 janvier 2011
Yannis Behrakis/Reuters
De Roland Lombardi

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