Avec l'ouverture du procès des attentats islamistes du 13 novembre 2015 à Paris, les commémorations de cette tragédie donnent un écho supplémentaire à la parole des victimes. Une parole qui n'est pas toujours facile à exprimer, dans ses nuances ou ses excès, parce qu'elle cadre mal avec l'organisation de la justice ou le formatage des médias. Une parole qui est pourtant absolument légitime et nécessaire pour vivre, ou revivre au-delà de l'horreur.

Par Francis Mateo

Christophe Naudin a mal dormi, comme chaque nuit ces dernières semaines. Sa douleur au bras droit s'est aussi réveillée quelques jours avant le début du procès des attentats islamistes du 13 septembre 2015. Ce jour-là, il était au Bataclan avec son ami Vincent. Les premiers accords de guitare des Eagles of Death Metal venaient de résonner dans la salle. La suite est un amoncellement de fragments dans la mémoire de Christophe Naudin : coups de feu, bousculade, sang, cris, bras droit coincé, corps mutilés, terreur... Vincent est tué dans l'horreur du massacre, et depuis, les images de ce drame reviennent souvent hanter les cauchemars de Christophe Naudin, quand il arrive enfin à trouver le sommeil. La publication de son récit (1) l'avait un peu apaisé ; cette tentative de mettre des mots sur l'indicible étant déjà en soi une façon de « tourner la page » sur l'inoubliable. L'ouverture du procès, le 8 septembre dernier, a provoqué le choc post-traumatique annoncé par les psychologues : crises d'anxiété, claustrophobie, irritabilité, séparation d'avec sa compagne. Son couple n'a pas tenu. Mais Christophe Naudin s'accroche. Car s'il redoutait ce procès, il sait aussi que c'est une opportunité pour sortir enfin de cet état de victime qui l'empêche de vivre pleinement. Un procès comme opportunité pour revivre, plus ou moins normalement, en faisant entendre la parole des parties civiles appelées à témoigner. « Je redoutais surtout que l'on parle à notre place, que notre parole soit détournée par des représentants politiques, par les médias ou sur les réseaux sociaux », confie Christophe Naudin, soulagé de constater une certaine « normalité » dans le déroulement des comparutions. Conscient aussi qu'il ne pourra échapper à une certaine frustration au terme de cette procédure, quelles que soient les peines infligées aux accusés : « Finalement, la sentence m'importe peu, car je n'attends à rien de ce côté-là, et je suis persuadé de toute manière qu'il n'y aura pas de surprise dans les condamnations. Dans tous les cas, l'issue ne sera pas facile à gérer... L'enjeu réside véritablement dans cette possibilité de se faire entendre, pour cesser d'être uniquement considéré à travers un statut de victime ».

Une parole en décalage avec ce que les interlocuteurs « voulaient » entendre

C'est dans cette même optique que Arthur Dénouveaux (2) a fondé la page facebook « Life for Paris », véritablement pensée au départ comme un « groupe de parole », et qui a rapidement fédéré plus de 10.000 personnes : « Nous avons commencé avec cette idée de permettre à chacun de s'exprimer en toute liberté, que ce soient les victimes ou leur proche, sans la médiation de psychologues ou autres professionnels de l'écoute ». Mais rapidement, les modérateurs de cette page facebook se sont rendus compte des limites de pouvoir ainsi partager ​les expériences : « C'était évidemment très salutaire, mais les discussions finissaient par ne pas être très fructueuses, parce que chacun avait du mal à aller au-delà de son expérience ». Le projet et les discussions se sont ainsi orientés vers la recherche de solutions et les échanges sur la façon de se remettre du traumatisme, envisager l'avenir, avoir des projets. Encore et toujours : vivre. Et c'est la nature même des propos qui a changé au sein du groupe, avec l'émergence d'un discours qui ne pouvait être dit ailleurs, ni avec les amis, ni face aux médias, ni même devant la justice. Soit parce que le message était trop excessif, ou simplement parce qu'il ne correspondait pas à ce que les interlocuteurs « voulaient » entendre. « Il y avait en quelque sorte des « angles morts » dans ce qui pouvait être dit par tous ceux qui ont partagé cette terrible expérience », confirme Arthur Dénouveaux : « Cela pouvait concerner des questions qui ne sont pas habituellement abordées, comme par exemple les indemnisations des victimes ; ou alors des discours difficilement audibles ». Parmi ces discours de victimes, il y a celui d'Audrey, qui préfère garder l'anonymat, et qui a choisi de ne pas aller témoigner au procès. Pour oublier ? « Non », répond la jeune femme, « simplement parce que ce drame ne représente plus pour moi qu'un très mauvais souvenir, mais qu'il ne m'affecte plus dans ma vie ; à vrai dire, je ne vois aucun intérêt à dire aujourd'hui que tout va bien pour moi, à moins de partager ce vécu avec d'autres personnes qui ont pu être victimes, mais de façon plus personnelle, plus intime ». Un discours évidemment très atypique, mais également légitime. Et tout aussi légitime qu'une autre forme d'expression aussi difficile à entendre, comme celle de Patrick Jardin, dont la fille a été assassinée au Bataclan par les terroristes islamistes.

« J'ai la haine »

Le père de Nathalie Jardin a dit toute sa « haine » à la barre du tribunal, le 26 octobre dernier : « Ma fille a été assassinée le 13 novembre 2015 par ce qu'il convient d'appeler, non pas des êtres humains, mais des monstres. Et je reste poli pour ne pas choquer Me Ronen et Me Vettes, les avocats d'Abdeslam. Ils se disent combattants. Or, ce soir-là, c'est à des gens sans défense et désarmés qu'ils se sont attaqués. Je n'appelle pas ça des combattants, ce sont juste des lâches et surtout indignes d'être appelés des hommes » (…) « Ces vermines ne me font pas peur. Je suis capable de les toiser et j'ai tellement de haine à leur endroit que je sais que je serais capable de les tuer un par un ». Des propos qui ont valu à Patrick Jardin d'être traité de « d'individu haineux d'extrême-droite » dans un article du Monde. Celui qui affirme « ne pas faire de politique » a porté plainte pour diffamation contre le quotidien, et a répondu dans la salle de la Cour d'Assises : « Oui, c'est vrai Monsieur Le Président, j'ai la haine mais quel est le contraire de la haine ? C'est l'amour. Et est-ce que quelqu'un peut aimer ceux qui ont contribué de loin ou de près à tuer votre enfant ? N'avoir ni amour ni haine, c'est être indifférent ; et comment peut-on être indifférent à l'assassinat de sa fille ? (…) Ma fille me manque de plus en plus. Plus le temps passe, et plus la douleur d'avoir perdu ma fille augmente. Je ne trouve plus le sommeil et quand la fatigue me brise, je m'endors avec l'image de ma fille ; et lorsque je me réveille, ma première pensée est pour elle ». Des phrases qui ne nécessitent aucun certificat de légitimité, ni aucun jugement. La seule indécence serait ici de vouloir faire taire une souffrance.

« Même le terme de résilience est une sorte de victimisation à bas bruit »

Prises en étau entre leur douleur intime et le fait de société que représentent ces attentats sanglants, les victimes du 13 novembre 2015 - comme celles de tous les attentats - doivent à présent trouver la voie d'une reconstruction individuelle. Cette issue justement qui leur fera dépasser cet état de victime, selon Arthur Dénouveaux : « Même le terme de résilience est une sorte de victimisation à bas bruit ; ce que nous cherchons au sein de notre groupe Life for Paris, c'est la reconstruction après un choc, cette idée de réparer les vivants, où chacun doit faire son chemin en sachant qu'il ne peut y avoir de solution en dehors de soi. En partageant les mots sur cette expérience traumatisante commune ; il nous faut trouver la direction et la solution à l'intérieur de nous ». Dans sa vie quotidienne de professeur d'histoire-géographie, Christophe Naudin commence à voir la lumière dans une dimension pédagogique, non seulement auprès de ses élèves de collège, mais au-delà : « Nous pouvons tous tirer des enseignements pour la société, en matière de justice notamment ». Participer, pour le coup, d'une société plus résiliente.

En ce sens, le futur mémorial en l'honneur des victimes sera doublement utile. Ce lieu de mémoire est très attendu : « Ce sera une façon d'extérioriser la souffrance des victimes à travers ce monument symbolique, mais aussi de matérialiser tout ce que nous avons vécu, et de l'inscrire dans un travail de réflexion, voire de recherche pour les historiens pour les enseignants », confirme Christophe Naudin.

De son côté, Arthur Dénouveaux a conscience que la prochaine étape de son parcours sur ce chemin vers la reconstruction sera doute la plus difficile et la plus importante : « Celle de dissoudre l'association Life for Paris, dont je suis président ». Une démarche compliquée, car des liens très forts se sont tissés entre tous les membres ; mais une échéance également libératrice, « parce que cela voudra dire que nous avons trouvé une issue à notre état de victime ».

(1) « Journal d’un rescapé du Bataclan », de Christophe Naudin (éd. Libertalia)

(2) « Victimes, et après ? », d'Antoine Garapon et Arthur Dénouveaux (éd. Gallimard)

11/11/2021 - Toute reproduction interdite


Christophe Naudin, 45 ans, professeur d'histoire et survivant de l'attentat du Bataclan, pose pendant une interview avec Reuters à Paris,le 3 septembre 2021.
© Ardee Napolitano/Reuters
De Francis Mateo